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Noir Equateur

Neuf très beaux textes réalistes, sociaux et poétiques de l’Équateur des années 1930.

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Publié en 2008 à l’Arbre Vengeur, ce recueil supervisé par Robert Amutio (qui a traduit certaines des nouvelles encore inédites en français, pour les ajouter à celles déjà traduites par Eudes Labrusse, et à celles travaillées pour l’occasion par Denis Amutio et Catherine Echezarreta) présente en neuf textes la quintessence de l’œuvre en forme courte de l’écrivain équatorien José de la Cuadra, produite entre 1931 et 1938.

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Membre du "groupe de Guayaquil", José de la Cuadra est en général considéré comme l’un des pères de la littérature équatorienne moderne, et comme l’un des inspirateurs décisifs du renouveau de la littérature sud-américaine des années 1950 et 1960, parfois abusivement résumé sous le terme de "réalisme magique".

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Pas de magie ou de fantastique chez de la Cuadra : chasseurs de caïmans, endurcis et obsessionnels, latifundiaires indécents et madrés, simples d’esprit adultérins et néanmoins rusés, voleurs de bétail forts en gueule, en plaisir et en générosité, femmes de fer gérant leur vie d’un poing d’acier sous l’ombre portée de la pire superstition, les protagonistes de ces nouvelles portent sur chaque centimètre de leur chair la marque d’une condition sociale assignée, dans une nation particulièrement imperméable aux mouvements, où la pauvreté menace alors sans cesse, où l’oppression permanente, si elle provoque de temps à autre quelque soulèvement, est le plus souvent noyée dans l’acceptation d’une certaine fatalité, le rire, le chant, la danse, le sexe et l’alcool.

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Un réalisme cru, certainement, qui se nimbe toutefois au détour de bien des phrases d’un étrange halo poétique, surgi du quotidien, du décor, de la joie de vivre dans l’adversité, et qui explique encore magnifiquement, soixante-dix ans plus tard, à partir de ces campagnes reculées environnant pourtant la gigantesque ville portuaire de Guayaquil, une bonne partie de l’Équateur contemporain.

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" "Si nous n’avions pas de légendes, il faudrait les inventer", dit José de la Cuadra, qui ajoute que cette dimension poétique et mythique est la base nécessaire de la revendication politique d’une identité montuvia jusqu’alors caricaturée et trahie. De cette revendication, qui fait appel à l’anthropologie, à la sociologie, et parcourt l’ensemble des textes, témoignent, par exemple, les récits qui se présentent comme des vies de hors-la-loi et font l’éloge du "crime social" que l’injustice pousse à commettre. C’est ce panthéisme à la fois brutal et poétique sur lequel passe un souffle politique que j’ai voulu donner à lire" (Préface de Robert Amutio)

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"Pita et Vizuete étaient des chasseurs professionnels de caïmans. Ils vouaient à leur métier un amour pareil à celui que l’on pourrait vouer à une religion cruelle et sauvage, mais bienveillante avec ses fidèles. Pour ces hommes, le prédateur vert sombre des fleuves, le caïman des chaudes eaux tropicales, n’était pas un vulgaire gibier. C’était un ennemi certes rusé, en dépit de sa réputation de brute impulsive, mais également courageux. La chasse au caïman était pour eux comme une course de taureaux pour un torero : tout un art qu’ils jugeaient digne et noble, et qui, de plus, leur permettait de vivre." ("Guásinton, le seigneur du fleuve")

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"C’était arrivé justement le jour où le patron Jiménez leur avait augmenté le salaire mensuel. Ah ! le patron Jiménez, si charitable, qui leur donnait argent et logement rien que pour qu’ils soient là, dans ce coin de la jungle ! (La vérité, c’est que les gens affirmaient que le propriétaire de l’hacienda, rien que parce qu’ils habitaient sur ces terres en son nom, allait devenir, au bout de quelques années, propriétaire d’une énorme partie de la montagne environnante. La vérité, c’est qu’on assurait aussi que Jiménez avait été l’homme de ña Nicolasa et que maintenant il engraissait pour son lit la fille, Refugio. Mais ça, c’était sûrement les mauvaises langues…)" ("Terres chaudes")

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"Au milieu de l’après-midi, Juan Quishpe arriva avec son convoi de bêtes de somme, des mules. Le jeune garçon était fatigué, plus que les bêtes. Il avait chaud. L’air épais et brûlant l’étouffait. À ce moment précis, il aurait aimé se trouver sur les hauts plateaux désertiques et froids, où les vents violents coupaient sa peau comme de minuscules morceaux de verre. Il regrettait les montagnes difficiles, aux chemins pentus, où chaque pas se transforme en un prodige d’équilibre. Ici le sentier était plat, large, sûr… mais il ne pouvait pas respirer… Chaque bouffée qui pénétrait dans sa poitrine était comme une gorgée d’eau bouillante. Il transpirait énormément. Son corps baignait dans un liquide tiède, abondant, qui ne le rafraîchissait même pas. Les mules aussi… Leurs robes mouillées par la sueur brillaient, luisantes et trempées… Juan Quishpe les regardait avancer… Elles semblaient avoir perdu leur rythme de marche. Elles allaient légères, faisaient résonner leurs sabots. Elles s’arrêtaient brusquement. Puis reprenaient un trot saccadé. Faisaient des faux-pas. Tombaient. Se relevaient. Paraissaient désorientées en terrain plat." ("Sang expiatoire")

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"Ils mangeaient, tandis que les ombres s’étendaient sur la campagne, et que le soleil se noyait – rouge et vert au loin – entre les profonds marécages où des sauriens affamés le dévoreront. La nuit, il y avait un tour de garde. Un homme armé faisait la ronde. En plus, on lâchait trois dogues furieux comme des panthères, que Máximo Gómez avait rapportés de chez son beau-frère Doile. Il y avait des dangers dans les collines rouges de Cabuyal. Les ocelots particulièrement, qui s’y étaient réfugiés en grand nombre, fuyant l’inondation. Ils étaient affamés et poussaient des hurlements de panique à tout bout de champ. Les hommes de Palo’e Balsa essayaient d’en finir avec eux. Comme il ne fallait pas gaspiller de cartouches, les ocelots étaient piégés puis achevés à la hache po ur que leur chair serve d’aliment aux chiens ; mais ceux-ci, repus, délaissaient l’abondante viande (on tuait, en effet, plusieurs ocelots par jour) et c’était les fauves qui dévoraient les restes de leurs congénères. Les hommes ne consommaient pas cette viande, non en raison de sa saveur médiocre, mais parce qu’on disait que sa consommation provoquait des flatulences." ("Palo’e Balsa – Vie et miracles de Máximo Gómez, voleur de bétail")

La brebis galeuse

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Je suis mort cette année.

Tout le monde voulait mourir cette année.

Quand on a vécu jusqu'à aujourd’hui, on a vu tout ce qu’on pouvait voir.

On a vu les chiens dans l’espace, les hommes sur la Lune et un robot à roulettes sur Mars. On a vu exploser New York, Londres et Madrid et pas seulement Kaboul et Bagdad. On a vu l’œuf Kinder transformer chaque jour de l’année en des Pâques infinies. On a vu le lait en poudre, le vin en tetrapak et les fraises au vinaigre.»

Ascanio Celestini auteur et dramaturge italien nous fait entendre le monologue d’un homme simple, né dans les «fabuleuses» années soixante, et enfermé depuis son enfance, c’est à dire depuis trente-cinq ans, dans un asile psychiatrique des Abruzzes.

Cet asile, qu’il appelle l’institut, est géré par des sœurs, et les malades y sont traités aux électrochocs, un «asile électrique» où le courant sert à «remettre de la lumière dans le cerveau des résidents».

«"Ta mère aussi ils ont essayé de la soigner avec le courant électrique. L’électricité est une espèce de claque, comme celle qu’on donne à la radio quand elle ne marche pas bien. C’est comme un coup dans le mange-disque quand le disque est rayé". Ma mère, elle est rayée à l’intérieur.»

La voix du narrateur est celle d’un adulte demeuré un enfant, qui mêle dans ses fantasmes Nesquik et pornographie, et qui entre les murs de l’asile, dont il ne sort que pour accompagner une religieuse pétomane et sourde au supermarché, a perdu jusqu’au sens de son identité.

Par les yeux de cet homme à l’innocence d’un enfant, l’aliénation de l’enfermement est dénoncée en même temps que celle de la société de consommation, lorsque le narrateur évoque son enfance et ces «fabuleuses» années soixante, celles où il était dehors, et qui ont vu la transformation d’un monde rural et agricole devenant boulimique de consommation et de divertissement.

"Puis le 31 décembre est arrivé et dans le monde entier les gens attendaient le début des fabuleuses années soixante. Dès que minuit a sonné, les miracles sont arrivés en chaîne. Un chauve s'est vu pousser des cheveux de hippy. Les vieilles avec le chignon et les sandales de paysan ont commencé à avoir des boucles blondes comme Marilyn Monroe et sous leurs pieds calleux sont apparues des chaussures à talon comme des plantes rampantes."

Drôle et profondément tragique, «La brebis galeuse» (la pecora negra) a été adapté pour le théâtre et porté à l’écran par son auteur en 2011.

Ailleurs

Fuyant l’Australie et ce que l’on devine être un mari violent, une femme revient après de nombreuses années avec ses deux enfants à la grille de l’immense château de sa mère, quelque part dans la campagne française.

«Ils se tenaient devant le grand portail. Autour d’eux, à perte de vue, une campagne sans relief, laide, la platitude de champs boueux labourés. Ce matin-là, le ciel était doux, d’un bleu pâle et laiteux. Le femme portait une jupe de tweed droite, un chemisier de soie grise et ses cheveux noirs étaient retenus dans un chignon non serré, comme celui que sa mère lui faisait autrefois

Dans ce château immense où les relations humaines semblent empreintes de règles et d’une froideur venues d’un âge ancien, Marcus, le frère de cette femme franchit aussi la grille avec sa femme Sophie, arrivée dramatique car ils annoncent alors qu’elle vient de mettre au monde une petite fille mort-née. Attendue comme une fête, la réunion de famille avec le retour du frère devient un drame morbide étrangement statique, qui se cristallise autour du refus de Sophie d’enterrer son enfant.

Le malaise et l’étrangeté du récit naissent de la juxtaposition d’une nature luxuriante, du raffinement désuet de ce château immense aux dizaines de portes, semblant comme un décor où se jouent les drames humains, celui de Sophie qui sombre dans la folie, miroir des violences et abandons subies par la femme et ses enfants, qui comme la grand-mère restent des personnages sans nom, comme si les drames passés ne pouvaient être dits.

«Sa chambre … n’avait jamais été sa chambre. Il s’agissait d’une autre chambre d’amis meublée de la même façon. Elle ouvrit les rideaux, détacha ses cheveux et libéra son bras de l’écharpe. Elle se déshabilla en laissant tomber ses vêtements en tas sur le plancher. Elle rampa sur le lit. Elle s’allongea sur le ventre, le visage sur l’oreiller. Le temps tourna en circuit fermé ; elle était déjà morte. Puis elle dut sentir les enfants debout à la porte car – avec un très grand effort, en tournant la tête et en ouvrant un œil – elle vit, dans le miroir, que, oui, les enfants l’avaient espionnée, elle ne savait pas depuis combien de temps, mais ils avaient sans doute vu leur mère allongée sur le lit, l’étendue blanche de son dos couverte de bleus et de marques jaunâtres

«Ailleurs» («Disquiet» pour le titre original) est le deuxième roman de la romancière australienne Julia Leigh, qui est également scénariste et réalisatrice ; et de fait l’atmosphère prenante et morbide du récit rappelle « La leçon de piano » de Jane Campion mais aussi le fascinant «Providence» d’Alain Resnais, autour de cette question centrale : Peut-on enterrer la douleur ?

Côté cour

Tout le monde est sous la coupe des antennes de Phonemark dans «Côté cour», société omnipotente dans les télécommunications, les media, le divertissement et la sécurité. Ça ne vous rappelle rien ?

Producteur de séries télé, (sans doute pour «rendre le cerveau du téléspectateur disponible, le détendre entre deux messages publicitaires»), installateur de cellules de prisons chez des particuliers qui ont besoin d’arrondir leurs fins de mois pour pouvoir survivre et aussi continuer à envoyer le nombre minimum de SMS requis pour ne pas être radié du registre, Phonemark est partout, et ses antennes dominant la ville émettent des radiations aux pouvoirs surnaturels.

Dans ce roman-nouvelles en cinq chapitres, on suit par exemple Magda, une femme dotée d’un sens féroce des affaires, qui, avec son mari prétendument décédé et reclus dans la cave, entraîne en sous-sol des chiens d’attaque et quelques autres bêtes, en faisant montre d’un sadisme tout à fait méthodique, pour organiser des combats de gladiateurs et des paris, opposant ses animaux aux prisonniers du quartier.

«Magda n’avait jamais vu son mari heureux de toute son existence conventionnelle d’employé au service comptable de Phonemark. Du jour où un ami lui avait vendu un certificat de décès, Elmer avait connu une véritable renaissance. Quelle que soit l’heure à laquelle Magda se rendait au sous-sol, elle le trouvait en train de faire des bonds comme un animal parmi les autres. Il était devenu un homme actif, entreprenant et sportif. C’est à peine s’il dormait. Il ne regrettait rien de son ancienne vie : personne ne le dérangeait plus, il n’était plus forcé d’assister à d’interminables réunions de travail et, de son studio bien insonorisé, nul écho ne lui parvenait des conversations de Magda avec le voisinage.»

Plus loin le docteur Braille, avec Dinastía, son employée fidèle, récupère des femmes ou des fillettes atteintes de la rage, les enchaîne dans sa cave et exerce sur leurs cadavres ses talents de réducteur de tête. Jusqu\'à ce qu’il ne modifie sa routine pour éduquer l’une d’entre elles, la petite Clara…

Sans nous assommer de pourquoi ni de comment, Leandro Avalos Blacha nous immerge avec talent dans ce monde fantastique et terriblement familier. Ces cinq nouvelles aux chutes souvent brutales sont reliées entre elles, comme peuvent l’être ces pavillons de banlieue tous ressemblants et soumis aux mêmes déviances. Là, les vieilles femmes qui s’entraident, sont les seules capables de réelle empathie envers les prisonniers et souvent celles qui donnent de l’affection aux enfants, tandis que les adultes dévorés par le système ne distinguent absolument plus ce qu’est la barbarie.

Dans une veine de série Z déjà jubilatoire dans «Berazachussetts» et qui rappelle les «Dernières nouvelles de l’enfer» de Jérôme Leroy, on sourit beaucoup, mais le plus souvent jaune, à la lecture de ces récits qui nous montrent une humanité glaçante tant elle nous est proche, focalisée par l’argent et le divertissement poussé dans ses retranchements monstrueux et ultimes.

Mort et vie de Lili Riviera

«Ce serait un conte.

On retrouverait le corps sans vie de Lili Riviera. Son visage et ses reliefs improbables, œuvre folle des bistouris, luisant comme une cire tiède dans la pénombre. Ses seins énormes flottant bêtement ; non plus des masses chaudes qu'on aurait voulu caresser, masser, soupeser, mais deux ballons perdus sur l'océan satin des draps.»

Inspirée par la vie de Lolo Ferrari, Carole Zalberg raconte, dans ce roman de 2005, le destin au départ terriblement banal d’une enfant mal aimée, la trajectoire tragique d’une femme transformée en objet sexuel à coups de bistouri, créature «charcutée» pour provoquer le désir – devenue monstre de foire suscitant à la fin surtout écœurement et rejet.

Ce roman qui démarre aux deux bornes de la vie de Lili Riviera, sa mort et son enfance, est au départ pesant : les traits outrés de l'histoire sont posés d'entrée de jeu. Et puis, touche par touche, à la façon d’un peintre, Carole Zalberg donne de la profondeur, de la subtilité à ses personnages, évoquant les démons intérieurs de Lili, l’absence du père, cet homme presque invisible, ses amours destructrices, et aussi l’amitié qui la lie à Cédric, son ami depuis le collège, au destin parallèle moins voyant mais tout aussi fatal.

Au cœur du voyeurisme sans en avoir aucun, «Mort et vie de Lili Riviera» renoue les fils de cette trajectoire entre sa fin et son enfance, et les failles de l’enfant rejoignent le gouffre ultime quand Lili Riviera, entraînée par sa volonté d’être absorbée dans le désir des autres, se laisse disparaître dans son corps méconnaissable.

«Lili, elle, n’a plus d’idée précise de ce que lui renvoie son reflet. Ce qui la prend à la gorge, elle, quand, pour se préparer, elle est obligée de se regarder, c’est seulement cette impression, non, cette certitude de n’être personne, de ne ressembler à rien de vivant. Dès sa deuxième opération du visage elle a eu ce sentiment. Elle n’en a rien dit parce qu’il était trop tard et qu’il fallait maintenir l’illusion. Mais surtout, elle aimait cela : la destruction de ses traits, leur transformation, ce masque greffé sur sa chair, la dissimulaient.»

Une soirée à réécouter

Une nouvelle rencontre est en ligne ! 

En octobre dernier, Jean-Yves Jouannais venait évoquer à Charybde son Encyclopédie des guerres et son roman L'usage des ruines (Verticales). Une très belle soirée animée par Charybde 7.

La prise de son de la rencontre sur la page de l'événement.