Bruce Bégout et Eric Nosal
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Jeudi 27 juin, nous sommes très heureux d'accueillir Bruce Bégout et Eric Nosal pour nous présenter leur dernier livre L'après-midi d'une terroriste. Pour animer la rencontre avec cet auteur et ce dessinateur de talent, deux maître(sse)s de cérémonie non moins talentueux : Xavier Boissel et Sophie Quetteville, ainsi que les membres de l'association "Une autre image".
Vendredi 28 juin, nous recevons avec plaisir un autre duo : Bérengère Cournut (auteure/traductrice) et Donatien Mary (dessinateur) nous parleront de leur travail en commun sur deux petits bijoux des éditions Attila, Schasslamitt et Palabres.
Jeudi 4 juillet, Independance day en Charybde : Oliver Gallmeister vient nous présenter les chouchous de sa collection. Amateur de littérature américaine, roman noir ou grands espaces, cette soirée t'est destinée. Elle sera animée par Fabrice Colin.
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Publié en 2010 chez Allia, Le ParK est parfaitement représentatif du superbe et étroit chemin, entre essai et fiction, que pratique Bruce Bégout depuis plusieurs années.
Construit sur une île de tous les fantasmes glaçants (Wells, Bioy Casares, Schoedsack & Pichel, voire Kinji Fukasaku, ne sont pas si loin), œuvre fantasque et néanmoins pensée dans les moindres détails d'un milliardaire russe et de son âme damnée d'architecte aux visées panoptiques, Le ParK matérialise en 150 pages d'une rare densité le nec plus ultra contemporain de l' "entertainment" destiné aux "happy extremely few", et rejoint ici largement les thématiques développées par La Spirale de Laurent Courau sur les divergences désormais essentielles au sein d'une humanité devenue à deux vitesses et demie. Pour les ultra-riches, Le ParK met en scène le concept même de "parc d'attractions", et exprime dans toute sa splendeur glauque la nature fondamentalement concentrationnaire de l' "industrie du loisir", la formidablement nommée.
Merveille de langue désincarnée, précise, technocratique, alliant la précision de ceux dont la mort pourrait être le métier au scrupule apparent du journaliste aux ordres, dans un registre voisin du travail langagier d'un Hugues Jallon, Le ParK en dit infiniment plus long que bien des essais sur ce qui, ayant fini de menacer, est là.
Une lecture peut-être éprouvante dans sa noirceur chirurgicale à la légéreté toute affectée, mais extrêmement salutaire.
En un sens, tous les qualificatifs suivants peuvent à bon droit s'appliquer au ParK : étonnant, horrible, révoltant, merveilleux, capitaliste, totalitaire, impie, bouleversant, cyclopéen, ignoble, américain, utopiste, délirant, mystique, écœurant, éloquent, hypermoderne, inquiétant, impressionnant, vulgaire, nihiliste, stupide, magique, prophétique, extraordinaire, abject, actuel. Mais quels que soient l'idée que l'on se fait de ce lieu, le jugement favorable ou défavorable que l'on émet à son égard, l'impression agréable ou désagréable que provoque aussitôt son évocation, demeure éternellement vrai ce simple état de choses : il existe, et est tel qu'il se présente. Ni plus, ni moins. Il est cependant vain d'escompter que les éclats effervescents de cette architecture imaginaire suggèrent autre chose que de terribles révélations chuchotées à une oreille inquiète par la voix caverneuse d'un être malfaisant. Une fois entreprise, nul ne peut se soustraire à l'épreuve du ParK, et à ses effets perturbateurs sur le long terme. Et tandis que nous essayons de reprendre notre esprit et de le convaincre du caractère somme toute puéril de ces faux cauchemars orchestrés par la main d'un "Entertainer" facétieux, les souvenirs hideux de lectures horrifiques nous reviennent en mémoire et accréditent, sans la moindre hésitation, les premières impressions infâmes. Décidément, l'expérience du ParK ne nous laissera jamais en paix.
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Italo Calvino, Le baron perché
Fawn Brodie, Un diable d'homme
Gustave Flaubert, Salammbô
Claude Louis-Combet, Blesse, ronce noire
Federico Garcia Lorca, La désillusion du monde
Nick Tosches, Hellfire
Léo Perutz, La nuit sous le pont de pierre
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Merci à l'équipe des Palabres pour la vidéo.
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Publié en 1986, traduit en français en 2009 par Claro chez Grasset, le premier roman du poète indien Vikram Seth s'inscrit sans hésitation parmi ces livres qui résonnent longuement chez le lecteur, bien au-delà de leur propos apparent.
Dans le San Francisco de 1986, où les aspirations matérielles des yuppies déjà presque triomphants se déploient avec pour seules contraintes l'ombre noire des derniers soubresauts de la guerre froide et de ses peurs nucléaires, et celle des inquiétudes écologiques peu à peu croissantes, quelques amis et amies de lycée et d'université se retrouvent, se croisent, se reperdent, échangent et évoluent, une dizaine d'années après leur "entrée sur le marché du travail".
La quête d'identité de chacun et de chacune, sujet par excellence de comédies acides toujours divertissantes mais vaguement banales, est ici transfigurée par une "technique" qui dépasse largement le seul exercice de style. D'une certaine manière, comme l'économiste Frédéric Lordon le fit à propos de la crise bancaire systémique née en 2007-2008, le vers (l'alexandrin recréé avec grand talent par Claro en français) change profondément la nature du récit. Les chassés-croisés amoureux, le choc apparent d'une homosexualité s'exprimant tout à coup, les angoisses carriéristes, les espoirs et les déceptions, les besoins renouvelés - ou brutalement surgis - de sens et d'engagement,... : magnifiés par la rythmique et la scansion, le comique ou l'incident, le presque banal et le trois fois rien révèlent leur puissance tragique.
Un très impressionnant tour de force, et un grand livre.
1.3
John présente bien. Il met des tenues correctes.
Il s'exprime à voix basse et son esprit est sain.
Sa passion du travail est vaguement suspecte.
Un badge avec son nom est pendu à dessein
Autour de son col blanc tel un collier votif.
Il est très bien payé, ménage ses actifs,
N'oublie jamais le terme et court tous les matins,
Ne fume pas de cigarettes ni de joints,
Ou alors rarement, ne va jamais prier
Ni jamais ne s'enivre inconsidérément,
Jardine et lit, de tout, du Bede et du Mann.
(Un substitut, selon certains, à la pensée.)
Ses amis le jugent hiératique et distant.
(Son patron, toutefois, l'apprécie fortement.)
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Paru tout début 2011 chez Inculte, bien joliment présenté par Claro lors de notre toute première soirée Libraire Invité, King County Sheriff (Branches en V.O.) avait été publié en 2000 par Mitch Cullin. La confession déjantée d'un shériff texan, devenu serial killer par souci de responsabilité, gagne une tonalité hallucinée à être exprimée en vers libres.
Qu'est-ce que je vais dire à ma femme ?
Danny chiale sa race,
au moins il ne se débat plus
dans la boue comme une oie.
Petit crétin.
Bon c'est sûr,
je suis un sacré connard
de le traiter comme ça.
Pas comme ça
que c'était censé finir.
Mais je suis le shériff de King County
et mon boulot,
c'est faire respecter la loi,
et cette responsabilité
ne s'arrête pas à ma porte.
Ou encore :
Il traverse une mauvaise passe, chérie.
Mais ça va aller.
Une fois qu'il aura trouvé une copine,
crois-moi,
il se calmera.
La mauvaise passe :
croix gammées griffonnées
à l'encre noire
dans des cahiers à spirale ;
revues douteuses
qui arrivent par le courrier -
Blood and Honour,
Mein Kampf America,
Motherland ;
un garçon muni d'un Ruger 9 mm
qui troue de ses balles
des débris de Placoplâtre
dans un champ
près de la route 24.
Parfait contrepoint de l' American Psycho de Brett Easton Ellis, celui de Mitch Cullin, loin de la finance décérébrante et des marques de luxe aliénantes, nous invite à constater que le sens de l'ordre, de la famille et des valeurs de l'Amérique profonde est tout à fait à même de favoriser le développement de pathologies similaires... Avec un humour froid qui provoque le sourire tout au long de ces 135 pages versifiées...
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Publié en 1995, le premier roman d'Éric Faye était le développement d'une nouvelle parue trois ans plus tôt dans la revue Le Serpent à Plumes (que l'on continuera longtemps à regretter...).
Lors de la guerre d'indépendance du Venezuela et de Colombie, au tournant des années 1818-1820, une colonne espagnole menée par le général Soledad doit rejoindre d'urgence le gros des troupes de la colonie, mené par son vieil ami le général San Martinez, pour conduire ensemble une audacieuse manœuvre contre les rebelles bolivariens.
Lorsqu'au détour d'une marche, le régiment de Soledad aperçoit au loin cinq feux mystérieux, là où aucune activité, aucune force, rebelle ou légitimiste, ne devrait se trouver, un étrange processus s'enclenche, et l'armée Soledad s'enfonce dans la jungle... pour y disparaître.
Dans la première partie du roman, Un emplâtre sur quelques déceptions, les souvenirs épars de Soledad et de San Martinez nous apprendront leur profonde amitié et leur tragique rivalité amoureuse autour de la figure de la noble Maria-Elena del Tresco, tandis que dans la seconde partie, Conversations avec le diable, la découverte par une patrouille, cinq ans plus tard, au détour d'une fondrière, d'une cantine métallique contenant le journal de marche de Soledad, permettra - peut-être - à San Martinez et au lecteur de comprendre ce qui a pu se passer...
Tout nimbé d'une ambiance crépusculaire qu'un Julien Gracq n'aurait évidemment pas reniée, baignant dans de discrètes touches de mystère et de fantastique, que les familiers des Soldats de la mer d'Yves et Ada Rémy reconnaîtront sans doute avec émotion, un grand et étonnant roman pour ébranler, en à peine 160 pages, nos notions de l'amour, de l'amitié, du devoir et du destin. Un vertige de lecteur.
Et Kobo Abé, en exergue : Un jour, quelque part, chacun doit rejoindre son front. L'essentiel, c'est d'en avoir le pressentiment. Il faut avoir le courage d'attendre patiemment qu'on vous appelle à combattre.
San Martinez se sentait las. Le travail quotidien, le devoir de sociabilité lui incombant, qu'il avait jadis considéré comme un passe-temps, un plaisir (ces soirées, ces danses, ces tremplins vers le lit des femmes !) lui étaient devenus indifférents. Il regrettait maintenant d'avoir été trop prudent en amitié, en amour ; il regrettait d'avoir été prudent tout court. Dans la haine aussi, peut-être. Sainte prudence ! Il songeait à Lui, Soledad, le père d'Hamlet. Le père d'Hamlet avait pour lui d'être revenu à sa façon, d'avoir, mort, donné signe de vie. Soledad restait désespérément muet. Il aurait bien pu, ne serait-ce... Et San Martinez, souriant, de mémoire murmurait à ce propos un poème d'Ovide que Soledad aimait particulièrement...