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Efroyabl Ange1

Subtile et drôle construction polyphonique. L'un des Banks les plus aboutis, de l'aveu de l'auteur.

Publié en 1994, au moment où Iain M. Banks se demandait s’il allait poursuivre ou non le cycle SF de la Culture alors composé de trois tomes, après avoir réalisé une première incursion en dehors avec Against a Dark Background (La plage de verre), et entre l’écriture de Complicity (Un homme de glace) et de Whit (non traduit), sous son nom « sans M » réservé à ses romans « mainstream », Feersum Endjinn est certainement l’un des romans les plus « joueurs » du formidable Écossais, l’un des plus magiques, celui où l’hommage à ses maîtres et confrères respectés est le plus achevé (avec The Bridge - Entrefer – pour Alasdair Gray, et The Business - pour Ken McLeod), et enfin l’un des généralement moins bien saisis par son lectorat « habituel »…

La publication chez l’Œil d’Or en ce mois de mai 2013 d’une magnifique traduction par Anne-Sylvie Homassel, sous le titre habile d’ Efroyabl Ange1, constituait une belle occasion de relecture, et de vérification que, presque 20 ans après, la magie en était intacte.

Comme presque toujours avec Banks, on se gardera de dévoiler les fils de l’intrigue (ou des intrigues), fins et rusés (même si l’auteur use ici de quelques « coups de théâtre » semi-parodiques, délectables, en hommage notamment à Mervyn Peake), qui prend place sur une Terre du futur lointain où, après avoir atteint un impressionnant niveau technologique, les humains ont massivement émigré vers les étoiles, laissant leurs descendants demeurés sur le monde natal retomber lentement mais inexorablement dans une société techno-militaro-féodale, où la science demeure, en grande partie, mais ne progresse plus du tout, et voit s’effacer la compréhension de ses principes, les ingénieurs et les chercheurs étant devenus des castes presque antagonistes, au plus grand profit du pouvoir en place… Les états de conscience des vivants et des morts sont depuis longtemps « captés », permettant à la fois de « vivre plusieurs vies » dans les limites fixées par les lois, et de disposer, avec la « Crypte » virtuelle où séjournent ces entités, d’un vaste espace où dorment intrigues et connaissances, de plus en plus chaotiques. Lorsque le monde doit affronter la menace de l’oblitération par un nuage de poussière galactique voué à occulter le soleil pour quelques centaines ou milliers d’années, la possibilité, semi-mythique, de l’existence d’un « effroyable engin », sécurité léguée par les ancêtres pour faire face à semblable situation, déclenche une crise paroxystique et peut-être salvatrice…

Les hommages ici glissés par Banks, et qu’il commentait volontiers à l’époque de sa plus grande activité sur les newsgroups de l’internet naissant, entre 1994 et 1997, sont nombreux et jouissifs : l’admiration (réciproque) pour William Gibson et Bruce Sterling bien entendu, et donc la recherche d’une atmosphère authentiquement « steampunk » avec le gros clin d’œil du « Fearsome Engine » à leur Difference Engine de 1990, la nostalgie du Gormenghast de Mervyn Peake, magnifiquement exprimée en toile de fond dans cette vision d’un immense édifice, à l’échelle hors normes, tortueux, devenu au fil des siècles largement « inexploré », dans lequel vivent et se développent civilisation principale et communautés disparates ou en marge, et bien sûr la fascination pour le Russell Hoban de Riddley Walker, et pour son usage d’un langage transformé, amoindri, rénové, reflétant avec précision l’ « état » de son locuteur, l’adolescent Bascule de Banks faisant bien figure de petit frère d’Enig Marcheur, un petit frère dont la civilisation a pour l’instant échappé à l’apocalypse, mais dont le langage phonétique, attribué à la dyslexie, traduit avec exactitude l’état des lieux d’une société qui s’est en effet recroquevillée sur elle-même, et dont la puissance d’inventivité s’inscrit désormais dans le virtuel de la Crypte et de la fréquentation des morts et des animaux « améliorés »…

La construction et l’écriture sont à la hauteur de ce roman baroque, oscillant à chaque instant entre la grande construction flamboyante et le pur plaisir ludique du récit : d’où la nécessité de ces quatre voix, bien marquées, qui font aussi de cette traduction un tour de force, pour refléter tour à tour la puissance désabusée de Sessine, un « grand » de ce monde, qui s’est refusé au cynisme profiteur de nombre de ses pairs, et qui est cruellement exposé à en payer le prix, le courage, l’opiniâtreté et le rationalisme inaltérables de la scientifique Gadfium, la fraicheur et la naïveté apparentes d’une créature sans véritable nom, « nouvelle-née », créée spécifiquement pour permettre l’accès à la technologie oubliée, et enfin le langage phonétique cru, grossier, brutal, et pourtant tout en gentillesse et en attention, du dyslexique Bascule la Crapule, adolescent emblématique, explorateur en immersion des profondeurs de la Crypte, dont la quête de son amie disparue la fourmi « augmentée » Ergates constitue le véritable fil conducteur du roman.

En prime, une lumineuse postface de l’éditeur Jean-Luc d’Asciano met joliment en perspective ce roman atypique, tant du point de vue de la pure joie du récit que de celui de la construction intellectuelle complexe.

Ce n’est certainement pas par hasard que Iain M. Banks considère Feersum Endjinn comme l’un de ses romans les plus aboutis.

Le comte Alandre Sessine VII, commandant en chef de la deuxième force expéditionnaire, détourna le regard du lent convoi d’hommes et de machines confié à sa charge pour contempler la coquille aux parois béantes qui les encerclait et le paysage au-delà, tout en méga-architectures nimbées de nuages.
Le comte était debout, encastré jusqu’à la taille dans la tourelle de son tank d’éboulis, ballotté en tout sens par les cahots du véhicule sur un terrain dépourvu de la moindre piste, son armure heurtant de temps à autre avec un choc sourd le rebord interne du sas : et ce n’était pas sans effort qu’il parvenait à se concentrer sur la grandeur morose du décor, effort qu’il lui fallait redoubler lorsqu’il s’arrachait à la contemplation de ce paysage à l’imbécile démesure pour en venir aux mains (ou plutôt aux pieds, aux pattes, aux roues, aux chenilles) avec la mission en cours
. (...)

Gadfium, eu égard à sa position supérieure, n’avait pas besoin d’un implant : elle était de ces âmes dont l’esprit doit être protégé des distractions constantes de l’intercommunication, afin de pouvoir se concentrer sur les pensées les plus pures, à moins, bien sûr, qu’elles ne souhaitent explorer les corpus de données par des moyens externes. Gadfium s’y était résignée, écartelée cependant entre la fierté coupable que lui donnaient ses privilèges et la frustration intermittente d’avoir à recourir aux autres pour nombre d’informations nécessaires à son travail. (...)

Bzzz. Bourdonnements. Couché sur une surface molle. Fait noir. Essayer d’ouvrir yeux. Ca colle. On essaye encore. Une lumière vive qui fait deux 00. Les yeux ouverts, on sent bien, décollés. Fait noir encore. Odeurs ; à la fois vivantes et décrépites, riches de vie morte, ranimant des souvenirs, récents et à jamais lointains. La lumière s’allume, une petite… on cherche le nom de la couleur… petite et rouge suspendue dans les airs. Bouger le bras, lever la main, bras droit, crissement de la peau sur la peau et sensation qui vient avec. (...)

Mé jsui Bascule la Crapule, C kom sa kon mapel ! 1 gamin enkor & C ma tout premier vi, jluidi an rian ; Bascule le Rakontör zéro, C moi ; inia pa de I ou de II ou de VII ou de tout C annri âpre le non 2 votr servitör ; C kom si jeté immortel, an fèt & franchman, si on pö â fèr un pö le fou kant on nè jamè mor ne sérés kunn foi, alor kan le fra ton ?

 

Charybde en mai

Vendredi 10 mai, profitez des livres d'occasion qui dorment dans notre réserve. Nous sortons nos trésors rien que vous vous le temps d'une soirée.

[Note : les trésors en question sont disponibles en permanence sur le site. N'hésitez pas à farfouiller en ligne !]

Vendredi 17 mai, nous fêtons la parution d'Effroyabl Ange1 (Feersum Endjinn en anglais) de Iain M. Banks avec les éditions L'Oeil d'or, en présence d'Anne-Sylvie Homassel, traductrice acrobatique, et Jean-Luc André d'Asciano, éditeur de haute volée.

Mardi 28 mai, la librairie sera exceptionnellement ouverte en soirée pour une multiple rencontre, dans l'esprit des Dystopiales. Dans la même pièce, nous recevrons Alastair Reynolds (Le Cycle des Inhibiteurs, chez Pocket) et Lucius Shepard, Nicolas Fructus et Jean-Daniel Brèque, respectivement auteur, illustrateur et traducteur du Calice du dragon à paraître aux éditions du Bélial.

Vendredi 31 maiNicolas Richard, l'homme-qui-a-traduit-l'intraduisible-Enig-Marcheur (éd. Monsieur Toussaint Louverture), l'une des Rolls Royce de la traduction en France, sera notre libraire d'un soir et présentera 7 de ses livres favoris.

A très bientôt en Charybde ou en ligne !

Playlist

Pour elle, le monde se divisait en deux catégories : ceux qui avaient lu Playlist, et ceux qui non. Elle, elle le relirait.

 
Playlist résonne particulièrement à la librairie Charybde parce qu'il est sur la même longueur d'onde qu'une apocalypse de homards ou une attaque de dauphins tueurs... Humour, trash, absurde.
 
J'ai lu Playlist deux fois : la première m'a laissée perplexe, la deuxième m'a ébouriffée.
 
C'est un recueil curieux, où les nouvelles ont un rythme étrange. Les chutes brutales déconcertent le lecteur, des personnages apparaissent et disparaissent d'une nouvelle à l'autre. On croit d'abord à la coïncidence, puis au clin d'oeil et finalement, c'est une vraie construction qui réunit les textes en un ensemble cohérent.
 
Le clitoris était l'un des seuls véritables miracles de la Création (ex-aequo avec le double appel). C'était un organe dont l'unique fonction était le plaisir. Des mauvaises langues racontaient que certains chirurgiens esthétiques travaillaient déjà sa croissance future. Certains hommes n'auraient bientôt plus d'excuse. (Animal de ville)
 
Les nouvelles ont des titres qui pourraient être ceux de chansons de Thiéfaine (les anciennes), l'ambiance a un goût de sucre étanche, proche de Jean-Marc Agrati, l'humour a l'énergie d'un Julien Campredon. Un excellent mélange, de ceux qui piquent les gencives.
 
Adeline est dans un body bag à longue fermeture éclair hermétique fabriquée en Thaïlande. Impossible de sortir. Sa petite bouche est grande ouverte. Elle a une cassette coincée dans l'oesophage. Elle se demande comment elle va faire pour ses règles. Elle n'a rien sur elle. Que 2,8 grammes d'alcool dans le sang. (Des accidents arrivent)
 
Des tranches de vie étranges, des personnages paumés. Une vacuité de la vie moderne : de la baise sans désir, de la mort sans regrets, du rire sans joie. Soldes en grande surface, esprit corporate, téléréalité trash, accidents de voiture ou rencontres au musée. Du quotidien minable, vain. Mais sur cette toile, une explosion de phrases-chocs, de situations grotesques, de personnages barrés...
 
"J'ai dépensé pas mal d'argent dans l'alcool, les filles et les voitures. Le reste, je l'ai gaspillé." George Best (international irlandais de football).
 
Mis à part les trois premières propositions, lui c'était exactement pareil. Il avait le mal de l'air sans jamais avoir pris l'avion. Le mal de mer sans jamais avoir pris la mer. Le mal de terre sans jamais avoir pris de Lexomil.
 
Il pensait que plus il disait de conneries, moins il en pensait.  (La mort d'un héros)
 
Note pour plus tard : un recueil d'Antidata, c'est toujours du bonheur. [... et Charybde 2 est bien d'accord.]

Libraire du mois : Pierre Jourde (avril 2013)

Marcel PROUST, À la recherche du temps perdu

RABELAIS, Pantagruel

Éric CHEVILLARD, L'auteur et moi

Henry JAMES, La bête dans la jungle

James Lee BURKE, Jolie Blon's bounce

W.G. SEBALD, Austerlitz

Pierre MICHON, La grande Beune

Russell HOBAN, Énig marcheur

Numéro d'écrou 362573

L'amitié pudique entre deux sans-papiers jusqu'au suicide en prison de l'un d'eux. Juste magnifique.

J'ai reçu comme un véritable et bénéfique choc ce travail du romancier Arno Bertina et de la photographe Anissa Michalon, publié en avril 2013 aux jolies éditions du Bec en l'air.

S'appuyant sur un gros travail de terrain autour d'un authentique "fait divers", comme le mentionnent désormais à peine les journaux aux ordres, Numéro d'écrou 362573 nous raconte, par la voix belle, curieuse et subtilement désenchantée du sans-papiers malien Idriss, une aussi superbe qu'improbable amitié avec l'Algérien Ahmed, rencontré au hasard de longues pérégrinations pédestres en banlieue, indispensables à qui ne peut affronter les risques permanents de contrôle, de rétention et de reconduite à la frontière liés aux transports en commun. Amitié nourrie de la digestion presque tranquille d'innombrables malheurs quotidiens, du sentiment d'étouffement et de désespoir qui les saisit parfois, des rencontres avec de bien belles personnes, aux limites de la marginalité (le rocker dur-à-cuire Raymond et son coeur d'or, tout particulièrement), le perpétuel déséquilibre intime entre le "bled" (publiquement enjolivé chez Ahmed, lucidement au bord du désaveu chez Idriss) et la rue parisienne, l'écart infranchissable entre la survie et la vie. Jusqu'au moment où, cédant à cette vague obscure jusque là refoulée, Ahmed craque et finisse incarcéré... avant de se suicider au bout de deux ans de prison en attente d'un jugement... Le récit est subtilement rythmé par le monologue intérieur d'un organiste, exécutant des oeuvres de commande lors de la messe d'enterrement d'un ministre, bouillonnant de rage contenue en pensant à la mort de son voisin Ahmed, qu'il vient d'apprendre.

Les photographies d'Anissa Michalon qui illustrent ces 75 pages d'une grande densité poétique créent le contrepoint parfait, images simples d'ici ou de là-bas, images qui montrent peut-être encore mieux que les mots attribués à Idriss ou à Ahmed l'intense pudeur, le formidable refoulement feignant le plus possible une certaine joie de vivre, le risque intime de la chute, qui sont le lot de ces sans-papiers, images magnifiées par la complicité et l'empathie qu'Arno Bertina a visiblement su développer avec ces réalités africaines.

Magnifique et bouleversante, toute en retenue et sans effets spéciaux indécents, une lecture à recommander absolument, tant au plan esthétique qu'au plan socio-politique.

(C'est Raymond qui disait cela souvent : "à la mode d'Ahmed". Du jour où il m'a expliqué cette expression je l'ai beaucoup aimée. J'ai cru pouvoir la rapporter, mais Ahmed est devenu sombre : peut-être Raymond se moquait-il de lui... J'avais l'impression, moi, que c'était la marque des amis, ces détails qui font des surnoms - un truc qui enveloppait l'amitié.)

 

Liquide

Rarement ce que "se conformer au lieu de vivre" signifie n'a été aussi bien écrit.

Publié en 2009 chez Quidam Éditeur, le quatrième texte de Philippe Annocque a toutes les chances de remuer en beauté, en chacune et chacun, un terrible examen de conscience, toujours plus ou moins occulté, précisément : se conformer, est-ce vivre ?

La quatrième de couverture le dit fort justement, et mérite d'être citée : Liquide est celui qui ne s'est jamais vu rien faire d'autre que de bien remplir comme des récipients les rôles successifs exposés par la vie. Jusqu'à ce qu'enfin celle-ci déborde, dans le flux d'un récit sans personne, puis s'asséchant laisse apparaître le secret toujours tu, toujours su.

Formidable travail de retour sur soi, au moment où - enfin - les sentiers se mettent à bifurquer, un flot emporte le narrateur, étape par étape, liées par des enjambements de fluides : méditations cruciales au bord du fleuve, dont le courant sale appellera successivement la flaque de pluie, le lait du biberon, la fontaine tarie du Luxembourg, le sang et le pus de plaies jamais refermées, les eaux perdues d'un accouchement, la sueur d'un torse, le plâtre et la confiture pas encore solides, la pluie leurrant les escargots, la promesse d'un nuage, le fleuve de la mémoire même, la chasse d'eau réelle ou métaphorique, les larmes, le torrent de montagne vacancière, les salives mêlées des baisers, le verre d'eau boisson de grossesse, le plan d'eau artificiel de la ville nouvelle, le thé mondain dans la tasse en porcelaine matrilinéaire, la pluie ruisselant sur le chemin de la maternité, l'humidité débordant de la couche du premier-né, le sperme répandu bien entendu, la pluie à nouveau sur Cholet, le bassin d'agrément où filent d'enfantins voiliers, la mer bretonne succèdant à la Normandie abandonnée et vendue, la vague ludique sur la plage obligatoire, pour enfin se boucler au bord de ce même fleuve générateur d'introspection, qui n'est plus tout à fait le même, sans être vraiment différent.

Impressionnant de justesse et de finesse, ce bilan de demi-vie, tout en poésie faussement désenchantée, établit vigoureusement le constat du prix réel à payer lorsque, de jardin indispensable en maison de campagne souhaitée, de nouvelle voiture en thé "amical", de job nécessaire en statut idoine, l'affirmation de désirs conformes hâtivement reconnus comme partagés tient lieu de définition de l'amour et de la vie... Et ce moment où la désillusion lucide permet peut-être le rebond.

Avec sa fausse légèreté de ton et sa précision de radar millimétrique, un grand livre.

Et Suzanne ? Suzanne au discours aujourd'hui à peine intelligible ne fut-elle pas, lors d'un autrefois désormais impensable, l'objet de quelque chose qui au présent n'existe plus, n'existe pas, n'a semble-t-il jamais pu exister ?
Ne fut-elle réellement rien d'autre que ce vase où se couler a pu passer pour une solution confortable, cette prothèse propre à imposer à l'être la forme qui lui manquait ?
(Seulement à peu près propre, rectifie le rpésent. Simplement moins impropre sans doute que n'a pu l'être Alexandrine aux désirs moins clairement formulés.)
Sans doute pas. Pas tout à fait. Parfois peut-être la vie a-t-elle exercé sur l'être des pressions (la pression du regard d'une personne aimante, l'impression intime d'un devenir possible) qui ont pu lui faire quitter pour un instant son état liquide.

 

Anamnèse de Lady Star

Inattendue apocalypse, fascinante enquête historico-policière, invention d'un avenir. Éblouissant.

Après CLEER, magistrale première collaboration entre Laurent et Laure Kloetzer, en 2010, le couple nous revient en ce mois d’avril 2013 avec 270 pages qui devraient – je pèse mes mots – faire date. Anamnèse de Lady Star est certainement l’un des meilleurs romans étiquetés « science-fiction » que j’aie lu ces dernières années, et l’un des meilleurs romans – tout court –, traitant avec ambition et exigence d’un agencement du devenir collectif et des devenirs individuels, que je connaisse.

Une difficulté pour en rendre compte reste d’éviter tout dévoilement dommageable, car si le suspense n’est pas, du tout, le moteur principal du roman, la joie des découvertes et des connexions inattendues y est bien présente, jusqu’au bout… Je vais m’y efforcer, en ne présentant « clairement » que les éléments factuels établis dès les premières dizaines de pages.

Dans un futur plutôt proche a lieu le Satori. L’espèce humaine titube quelques mois, quelques années, au bord de l’anéantissement, après qu’une bombe terroriste d’un genre tout à fait particulier – s’attaquant, visuellement, à la structure psychique et cognitive de l’esprit humain – a été utilisée à Islamabad, et ait rapidement contaminé des centaines de millions d’individus, bien au-delà des visées des apprentis sorciers ayant commis l’attentat.

Autour de ce point zéro du Satori, qui domine la chronologie des 70 années qui seront évoquées dans le roman (15 avant, 55 après), il s’agit bien de « refermer la boîte de Pandore » (que représente l’existence de cette bombe), boîte de malédiction ouverte par une poignée d’universitaires avant-gardistes « illuminés », avec le soutien de militaires dépassés par leur création et d’idéologues dévoyés à même de kidnapper le produit de leurs recherches conjointes… De la commission d’enquête internationale chargée d’établir les responsabilités du désastre et de traquer les coupables aux organisations plus secrètes s’auto-mandatant pour éradiquer le risque de récidive au plus profond possible, de base militaire japonaise en hôtel de luxe abandonné en Suisse, L.L. Kloetzer a su, comme dans le roman précédent, mais à la puissance 10, éviter le piège de l’essai futuriste bavard déguisé en récit.

Le roman suit au plus près quelques personnages, dont les puissances, les fragilités ou les faiblesses, à l’instar des deux consultants employés par CLEER, constituent les véritables moteurs du roman. Personnages d’enquêteurs dévoués, scrupuleux, voire doués, qui doivent toutefois s’inventer un destin individuel au-delà de la traque à laquelle ils se consacrent… Personnages, surtout, qui se réorganisent en permanence, qu’ils le veuillent ou non, autour de la figure centrale du récit, toute en beauté, en absence et en dissimulation, présence fantômatique mais pourtant bien réelle qui, créature fantastique nécessitant des trésors d’attention pour pouvoir exister, cherche elle-même une voie possible, une existence, en précédant les enquêtes pour mieux s’y fondre…

Car parallèlement à l’enquête devant clore le passé, l’espèce humaine décimée doit absolument s’inventer un futur, s’abstraire si possible d’une planète devenue trop dangereuse, tant que rôderont victimes en sursis et pièges symboliques à retardement. Dans cette quête d’univers nouveau où les plus pointus savoirs-faire en matière d’environnements informatiques ludo-poétiques ne peuvent que jouer un rôle essentiel, c’est peut-être de la fusion pourtant a priori impossible de ces désirs individuels contradictoires qu’une synthèse victorieuse pourra naître.

Un roman passionnant de bout en bout, dont l’écriture d’une rare précision technique reste nimbée, comme dans CLEER, d’une poésie diaphane, et dont la résonance, comme une ultime note de basse distordue mais porteuse, dure bien longtemps après la fin de la lecture.

Nous l’avons crue. Nous avons bien voulu accepter la mort de Legorre. À l’époque de cette lecture, nous n’avions pas encore navigué, nous ignorions qu’il est très dangereux de projeter la carte sur le paysage, car dans ce cas on trouve toujours ce qu’on veut chercher. Alors qu’il faut plisser longtemps les yeux à regarder les rochers noirs affleurant dans l’écume, chercher tout autour, sans préjugés ni idées préconçues, comme si on apercevait cette côte pour la toute première fois. Et enfin, les yeux piquetés de sel, redescendre à la table à cartes.
Qu’avons-nous appris depuis ? Que le contenu de la confession Legorre a été diffusé à l’ensemble des services de renseignements coalisés deux jours seulement après le Satori. Que Rastogi savait donc parfaitement ce qu’il pouvait s’attendre à trouver. Il était très tentant pour lui de retrouver le corps du terroriste qui avait posé et armé la bombe… Nous ne pensons même pas à l’avantage personnel que l’homme aurait pu en retirer, plutôt à l’impact idéologique d’une telle découverte, d’une telle preuve. Madame Pradesh n’avait aucune raison de mettre en doute le témoignage du capitaine. Les choses ont changé.

 

Le fil d'avril

Tout d’abord, deux rappels importants :

  • depuis novembre, nous sommes ouverts tous les dimanches de 11 h 00 à 17 h 00. Pensez-y pour vos balades culturelles dominicales !
  • en ce moment même, nous avançons dans la pesée de nos collections, et la Vente Par Correspondance est donc ouverte sur nos 12 000 références de neuf et nos 3 000 références d’occasion, avec le choix entre colis et retrait chez Charybde. Plus d’excuse pour ne pas en profiter, même si vous n’habitez pas tout près, donc !

Ensuite, un programme d’avril joliment chargé :

- le jeudi 4 avril, c’était le lancement du Six photos noircies de Jonathan Wable, un premier roman captivant qui vient de paraître chez les talentueux Attila, sous sa forme de vrai-faux recueil de nouvelles à tonalité fantastique et scientifique, accompagnant deux opiniâtres enquêteurs de l’étrange ;

- le mardi 9 avril, venez rencontrer Daniel Martinange qui, après avoir enchanté vingt ans durant les lecteurs d’Univers et de Fiction de ses nouvelles flamboyantes et originales, et après une pause dans son écriture, nous revient cette année avec un premier roman, L’ouragan, qui ne vous laissera pas indifférent, entre sa méditation sur les « secondes chances » et sa course picaresque échevelée entre France, Etats-Unis et Argentine ;

- le samedi 13 avril, ce seront nos cinquièmes DYSTOPIALES, une occasion rare de rencontrer de près, dans un cadre intime, chaleureux et détendu, des auteurs aussi divers et passionnants que Xavier Mauméjean (dont le roman « American Gothic » nous offre une magnifique plongée dans l’écriture de fiction à l’époque du mccarthysme…), Romain Verger (l’un des plus attachants auteurs français de l’éditeur Quidam, évoluant subtilement à la frontière du réalisme minutieux et rêveur et du fantastique inquiétant et rêvé), Elvire De Cock (dont les magnifiques dessins illustrent plusieurs bandes dessinées que nous adorons ici, et notamment le très celtique, très mythologique et très victorien Tir Nan Og), Yves et Ada Rémy, dont nous pourrons célébrer, enfin, la réédition des mythiques Soldats de la mer aux éditions Dystopia, et l’un de nos parrains (il fut en 2011 le tout premier auteur invité chez Charybde, deux jours après l’ouverture) Tommaso Pincio, dont le nouveau roman traduit chez Asphalte, Les fleurs du Karma, lui donne aussi un beau prétexte pour nous exposer ses portraits peints et nous organiser généreusement une tombola toute spéciale ! Pendant ce temps, chez Scylla, à deux pas de Charybde, Régis Antoine Jaulin rencontrera les fans de son épique premier roman à la rare maturité, Le dit de Sargas ;

-le mercredi 17 avril, nous accueillerons pour la première fois nos amies et amis des Palabres autour des Arts, dans un format inhabituel chez Charybde qui devrait vous réjouir : cinq lecteurs voraces et pertinents de « toutes les littératures africaines » discutent de cinq livres autour d’un thème (ce jour-là, ce sera « l’amitié »), avant de présenter et questionner leur invité, qui sera Ralphanie Mwana Kongo (auteur d’un très attachant La boue de Saint-Pierre qui revisite avec grand talent un terrible drame survenu il y a vingt ans à Brazzaville) ;

-le jeudi 18 avril, Fabrice Colin sera parmi nous pour fêter et dédicacer son deuxième thriller, Ta mort sera la mienne, superbement réussi à notre avis, décortiquant avec brio et rythme la genèse d’un mass murder au Colorado de nos jours ;

-le jeudi 25 avril, c’est Pierre Jourde qui nous a fait la gentillesse d’accepter d’être notre libraire invité. Avec sa double stature d’écrivain exigeant et de critique pointu et original, nul doute que sa présentation de sept de ses livres préférés devrait vous faire saliver ! ;

-et pour clore ce mois bien dense, le samedi 27 avril, Laurent et Laure (L.L.) Kloetzer seront avec nous pour célébrer la sortie de leur deuxième roman écrit à quatre mains, après le somptueux CLEER il y a deux ans. Cette Anamnèse de Lady Star devrait satisfaire et enthousiasmer aussi bien les plus exigeants aficionados de SF que les passionnés de réflexion contemporaine ou de poésie technologique légèrement mystique. Ou que les amatrices et amateurs d’excellente littérature, tout simplement.