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Viva

Le Mexique refuge de Léon Trotsky et de Malcolm Lowry comme épicentre d’une flamboyante histoire mondiale des vaincus.

Publié en 2014, à nouveau dans la collection Fiction & Cie du Seuil, le onzième ouvrage de Patrick Deville renoue avec (et même, dépasse) l’enchantement qui parcourait les excellents « Kampuchéa » (2011) et « Équatoria » (2008), et permet donc d’oublier aisément la déception relative de « Peste et choléra » (2012).

Après l’Afrique des Grands Lacs centrée sur le Congo ex-belge et l’Indochine centrée sur l’ex-Cambodge, c’est le Mexique qu’a choisi Patrick Deville pour orchestrer sa formidable danse géographique, historique et culturelle, dans laquelle des fantômes soigneusement choisis rôdent inlassablement, rejoignant et quittant tour à tour le pays au-dessous du volcan, havre révolutionnaire auréolé par les figures tutélaires de Pancho Villa et d’Emiliano Zapata, vigoureusement défendu par Lázaro Cárdenas lors de la montée des périls européens entre 1934 et 1940.

C’est autour des deux pôles magnétiques opposés de la retraite et de l’errance absolue que s’organise le récit en rebonds fervents : Léon Trotsky, réfugié pourchassé par les nazis et par les staliniens, avec pour fenêtre le monde, d’une part, et Malcolm Lowry, génie solitaire et reclus à la poursuite toute intérieure, désespérée, de son art et de son ambition littéraire qui semblent le fuir, toujours. Autour d’eux, venant tour à tour se cogner au réel, à son relief si particulier ici, on apercevra de ci de là, en volutes coïncidentes toujours beaucoup plus organisées qu’il n’y paraît (l’un des secrets de Patrick Deville réside certainement dans cette faculté peu commune de questionner le hasard), André Breton, Benjamin Péret, Victor Serge, John Reed, Graham Greene, Diego Rivera et Frida Kahlo, bien sûr, mais aussi Traven et Cravan, Nordahl Grieg, Blaise Cendrars, Antonin Artaud, et même Beatrix Potter.

« Tout commence et tout finit par le bruit que font ici les piqueurs de rouille. Capitaines et armateurs redoutent de laisser désoeuvrés les marins à quai. Alors le pic et le pot de minium et le pinceau. Le paysage portuaire est celui d’un film de John Huston, Le Trésor de la Sierra Madre, grues et barges, mâts de charge et derricks, palmiers et crocodiles. Odeurs de pétrole et de cambouis, de coaltar et de goudron. Un crachin chaud qui mouille tout ça et ce soir la silhouette furtive d’un homme qui n’est pas Bogart mais Sandino. A bientôt trente ans il en paraît vingt, frêle et de petite taille. Sandino porte une combinaison de mécanicien, clef à molette dans la poche, vérifie qu’il n’est pas suivi, s’éloigne des docks vers le quartier des cantinas où se tient une réunion clandestine. Après avoir quitté son Nicaragua et longtemps bourlingué, le mécanicien de marine Sandino pose son sac et découvre l’anarcho-syndicalisme. Il est ouvrier à la Huasteca Petroleum de Tampico. »

C’est peut-être l’intime résonance avec les « Archanges » de Paco Ignacio Taibo II (et peut-être plus encore, finalement, avec les sombres héros de « Ombre de l’ombre » et de « Nous revenons comme des ombres ») et avec le somptueux « La coulée de feu » de Valerio Evangelisti qui participe le plus, souterrainement, à faire ce de récit le plus achevé, le plus plein et le plus passionnant de ceux de Patrick Deville.

« Je marchais dans l’île [de Kazan] comme j’ai arpenté les plaines de Wagram et de Waterloo, et marché sur la rivière Bérézina gelée en Biélorussie, des lieux où il n’y a rien à voir ni à faire, sinon se concentrer sur l’Histoire et se dire qu’on est ici, visitai le monastère de la Dormition qui fut une prison, puis un hôpital psychiatrique, avant d’être renvoyé à sa vocation première. Dans un petit bistrot en planches au bord du fleuve scintillant, deux popes joyeux, vêtus de noir et portant barbes rousses, s’enfilaient des grillades et des verres de bière. J’écoutais d’une oreille distraite la traduction des propos aberrants d’un historien local ou malade mental, lequel affirmait que Trotsky se livrait ici à des messes noires, et rendait un culte à Judas, auquel il avait d’ailleurs fait élever une haute statue, heureusement détruite aussitôt son départ par la population de l’île. Et, voyant que je bronchais à ces propos, il n’en poursuivait pas moins ses âneries, où se mêlaient la haine immémoriale du Juif et le souvenir des affiches de la propagande stalinienne, sur lesquelles Trotsky apparaissait en diable enflammé à sabots fendus et queue fourchue, armé d’un trident, et menant le pauvre peuple russe vers les fourneaux de l’enfer. »

Le soleil

Quatrième roman de Jean-Hubert Gailliot, paru fin août 2014 aux éditions de L’Olivier, «Le Soleil» est un livre éblouissant, un bonheur de lecture que je n’évoquerai que partiellement ici, pour ne rien dévoiler, ce qui serait dommageable, des méandres de l’intrigue et des manipulations dont nous sommes l’objet.

Varlop, un homme visiblement abîmé par la vie, à la mémoire et au corps en morceaux, à tel point qu’il semble avoir perdu jusqu'à son ombre, bizarrerie qui l’inquiète, recherche à Mykonos, mandaté par une amie éditrice qui souhaite le publier, les traces d’un hypothétique manuscrit, un cahier à couverture jaune dénommé «Le Soleil» qui a la réputation d’être un livre «absolu». Document vieux d’un siècle, le manuscrit aurait été offert à Man Ray par sa première femme, qui écrivait sous le nom de Donna Lecoeur, au moment de leur rencontre en 1913, puis serait passé dans les mains d’Ezra Pound et de Cy Twombly, avant d’être volé au peintre américain dans son atelier de Mykonos en 1961.

«Qu’il veuille bien se représenter la chose : ce manuscrit vieux de cent ans, s’il se révélait conforme à la légende, éclairerait le siècle passé et l’histoire de ses avant-gardes artistiques, l’avait-il vu s’enflammer, d’un jour absolument neuf.»

Alors que Varlop doute lui-même de sa propre existence, que son ombre et son corps-même semblent l’avoir abandonné, il cherche en dilettante les traces du manuscrit, et se laisse porter par dans une contemplation du paysage radieux qui l’entoure, sous cette lumière qui possède un peu de «l’or méditerranéen». Il aperçoit l'île de Délos depuis la terrasse de sa petite maison, où Léto aurait mis au monde Artémis, la déesse de la chasse, et son jumeau Apollon, dieu de la lumière, de la poésie et de la musique, traces de la mythologie qui lui apparaissent comme des encouragements dans sa quête. Déambulant souvent dans l’île jusqu’au port de Chora, il tombe sous le charme et se laisse porter par une aventure avec une photographe rayonnante, Suzanne de Miremont.

Sa recherche est plus méditative que réellement active, et, tout en se recomposant lui-même, il cherche les empreintes qu’ont laissées la lecture du Soleil dans les œuvres de Man Ray, d’Ezra Pound et de Cy Twombly, le lien avec leur création, leurs points de basculements, pour entrevoir quelle influence ce mythe littéraire aurait pu jouer dans l’œuvre d’artistes qui refusaient le déjà-vu, et quelle place les femmes ont tenu dans l’histoire du «Soleil», dans son écriture, sa transmission ou son occultation.

«Man avait qualifié l’influence de sa lecture du Soleil : «La possibilité d’un érotisme nouveau, lié au rêve, au détournement des objets.» Il l’avait également quantifiée : «Plus décisive que celle de Lautréamont ou de Sade».»

Le Soleil, mythe littéraire ou mystification ? Cette enquête dont l’objet semble parfois se dissoudre dans l’absence de méthode, rêverie fantastique où la frontière ténue entre la fiction et le réel semble s’effacer, va finalement conduire Varlop à Palerme, où le roman va prendre un autre essor, une coloration fantastique et policière, autour des quatre-vingt pages roses, choc physique et émotionnel au cœur du livre.

Ce récit au ressac hypnotique qui glisse en permanence entre passé et présent, entre jour et rêve, diffusant une impression de flottement pour dire une mémoire incertaine, rapproche Gailliot de Bolaño ou de Vila-Matas, et forme un chant d’amour à la littérature autour de laquelle se fait la révolution de nos vies, à sa nécessité profonde quand elle devient, tout comme les rêves, une part essentielle de l’étoffe de nos vies.

L'été des noyés

Liv la narratrice, une jeune femme de dix-huit ans au moment des événements, et qui raconte cette histoire dix ans plus tard, vit avec sa mère Angelika Rossdal, une artiste peintre aussi réputée pour son œuvre que pour sa beauté et la vie de recluse qu’elle a choisi de mener sur Kvaløya, une île du nord de la Norvège perdue à soixante-dix degrés de latitude nord, en tournant le dos à Oslo et au vaste monde. Une vie solitaire pour Liv, une jeune femme particulière, dans laquelle Kyrre, un voisin farfelu, obsédé par le folklore et les mythes fantastiques norvégiens, lui tient lieu d’ami et presque de père.

«Dans la maison de Kyrre, il y avait des ombres dans les plis de toutes les couvertures, des frémissements imperceptibles dans le moindre verre d'eau ou bol de crème posé sur une table, d'infimes poches d'apocalypse dans l'étoffe de la réalité, prêtes à crever et à se répandre sur nous, de même que le premier souffle d'une tempête fond sur le rameur en haute mer. Dans la maison de Kyrre, il y avait des souvenirs d’événements réels, d’écoliers et de garçons de ferme morts de longue date, sortis de chez eux aux premières lueurs du jour, cinquante ans plus tôt, et revenus dérangés – dérangés à tout jamais -, effleurés par une chose innommable, un battement d’ailes ou un courant d’air dans la tête, là où la pensée aurait dû se tenir.»

L’arrivée de l’été après la longue obscurité hivernale du cercle polaire arctique, avec la lumière toujours présente, le ciel envahissant et le calme profond, perturbe le rythme et le sommeil des hommes. Le temps et l’espace prennent alors un nouveau rythme, semblant se coaguler et se rapprocher par moments de la paralysie, et donnent à l’environnement une dose d’étrangeté et d’irréalité. Ayant achevé ses études au début de cet été là, ne sachant pas de quoi serait fait son avenir, Liv se laisse porter par l’observation de la lumière, des paysages et des gens qu’elle aime regarder.

«Je suis l’un des espions de Dieu. Je ne crois pas en Dieu, du moins pas à la manière classique, mais je pense vraiment être là pour une bonne raison, en d’autres termes pour monter la garde. Prêter attention. Voilà très longtemps, les membres d’une ancienne tribu mexicaine se relayaient à tour de rôle pour surveiller le coucher du soleil, puis attendaient toute la nuit, aux aguets, qu’il revienne… sans jamais présumer qu’il le ferait, ni jamais considérer que la lumière allait de soi.»

Visionnaire ou folle ? Liv va en tous cas être le témoin et l’interprète incertaine des événements de l’été des noyés. Deux de ses camarades d’école, Mats Sigfridsson, et quelques jours plus tard son frère Harald, sont retrouvés cet été-là de façon incompréhensible, noyés dans un canal, à proximité d’un canot qui dérive, malgré des conditions météorologiques extrêmement paisibles. Deux autres hommes vont disparaître eux aussi sans raison, ou plutôt s’évanouir littéralement dans le cas du dernier d’entre eux.

Avec ses descriptions éblouissantes de la nature sereine et de la lumière limpide du grand Nord, dans lequel des phénomènes inquiétants et surnaturels semblent toujours pouvoir surgir, le huitième roman de John Burnside se lit comme on chercherait à déchiffrer un rêve aux images incertaines, oscillant sur la frontière insaisissable entre connaissance et croyance. Un roman superbe et profondément angoissant.

«Les histoires de Kyrre n’étaient pas toutes anciennes, cependant. Pour les gens comme lui, il n’existait pas d’autrefois : tout n’était que présent, continuité. Ce qu’il advenait maintenant, en plein jour, faisait partie d’un mystère éternel, d’une histoire dans laquelle les vivants et les morts, les fous et les sains d’esprit, le tangible et le fantomatique étaient interchangeables…»

Rêves d'histoire

Comment travaillent les historiens ? se demande Philippe Artières en s’interrogeant sur sa propre pratique, et en nous livrant ses rêves inaboutis d’histoire, ses envies naissantes abandonnées et partagées dans ce livre afin de «faire circuler les idées, de les soumettre à la critique, de provoquer des rencontres aussi», pour «éprouver ses rêves à la réalité des lecteurs» ; ces rêves qui «déclinent une même question, suivent une identique obsession : écrire une histoire de l’infra-ordinaire.»

Ces rêves d’histoire, une trentaine de pistes évoquées en quelques pages d’une brièveté évidemment frustrante, plongent dans les traces, souvent écrites, du quotidien. Une excitation proche du vertige s’empare du lecteur curieux, en imaginant une histoire des routes, un de mes grands sujets de rêves autour de L’Odyssée et de la mythologie Nord-Américaine depuis de nombreuses années, en découvrant un embryon d’histoire des impostures, rêve dont le point de départ est les scams nigéro-ivoiriens, et qu’on pourra poursuivre en fiction en lisant le recueil collectif «Hoax» paru aux éditions Ère, le point de départ d’une histoire des navires composée à partir de leurs écritures de bord, d’une histoire de la cloison, et de l’intimité, autour de ces lieux de paroles cloisonnés que sont le confessionnal, le parloir et l’hygiaphone, ou encore d’une histoire des cartes sonores ou des biographies subies. 

«Le moment où un nouveau projet émerge est semblable à une ivresse : on se dit soudain qu’il faudrait faire l’histoire de tel ou tel événement, travailler sur telle ou telle notion, enquêter sur telle ou telle figure, entreprendre telle ou telle archéologie. Des interdits tombent, les repères s’estompent, on se laisse aller vers un ailleurs.»

Accueillant les apports de toutes les disciplines, et les traces souvent fragmentaires du quotidien, l’histoire rêvée par Philippe Artières n’est pas une matière objective et sèche, mais un objet de désir, le creuset fécond d’une pensée critique et le lieu d’un récit.

«Rêver n’est pas renoncer, bien au contraire.»

Icecolor

Lorsque la glace polaire fond, sa couleur importe, encore davantage, au monde.

Publié à l’automne 2014 aux éditions du Réalgar, largement spécialisées dans les textes étroitement associés à la peinture et à l’image, le quatrième texte d’Emmanuel Ruben parvient à nouveau à repousser un peu plus loin les frontières de son écriture magique, qui use d’une poésie diffuse comme ciment profond d’une prose affûtée, qu’elle débusque les vérités possibles d’une Algérie familiale enfouie au-delà de l’horizon de Camus (« Kaddish pour un orphelin célèbre et un matelot inconnu »), ou qu’elle explore avec une joyeuse férocité historique, géographique, sociale et politique les mythiques et baltiques confins est-européens (« La ligne des glaces »).

Jour après jour nous rongeons, paraît-il, nos propres glaces. On prédit que nous frôlons la catastrophe. On prédit que la banquise n’aura jamais été aussi réduite. On prédit que le passage du Nord-Ouest, que les siècles ont semé d’épaves, sera bientôt libre de glaces onze mois sur douze. Il y a sans doute du vrai dans ces prédictions. Il suffit de consulter les cartes pour s’en aviser : chaque année, c’est un peu plus de blanc qui recule à la surface de notre orange bleuâtre. Un blanc qui n’avouait pas comme autrefois notre ignorance et notre épouvante mais qui garantissait encore qu’un zeste de candeur trônait aux pôles de notre empire. Que la froidure, que la neige vierge, qu’une innocence glacée, délicieusement crevassée, tonsurait le verger de nos désirs. Mais la planète pèle. Se décalotte à vue d’avion. Elle se décalotte, elle se décalotte de ses glaces, et bientôt les icebergs, larguant les amarres de la mère Groenland, vogueront via le Gulf Stream direction l’Islande, les Féroé, les Shetlands, les Orcades, les Cornouailles, le Finistère ou le Cotentin, et viendront, petits glaçons fondus, lécher les orteils d’argile de notre Vieille Europe.
Qui n’a pas entendu, lu, vu prédire la chose est sourd, aveugle, analphabète ou mort, tant on nous rebat depuis bien cinquante ans les oreilles de ce catastrophisme. De ce réchauffement ou, qui sait, de ce dérèglement climatique. De cet effet de serre.
Seulement, nul ne sait, ou ne veut nous dire, car la science n’a pas réponse à tout, quel sera le visage de la catastrophe.

Kirkeby 2

Franchissant allègrement cette fois la ligne réelle ou imaginaire de la glaciation saisonnière, Emmanuel Ruben s’attache aux pas fort étonnants d’un esthète presque surnaturel en notre monde incertain, le peintre danois Per Kirkeby, pour en faire le complice tacite et imagé (l’ouvrage inclut dix somptueuses reproductions de ses œuvres) de son entreprise de déchiffrage géo-poétique d’une autre contemporanéité, réfugiée dans la glace au bord de la débâcle.

Amérique ! Asie ! Afrique ! Route de l’or, route de la soie, route du Nil. Comment ne pas être las de ces chemins éculés ? Qui n’a pas vu combien se sont usés ces vieux mots fléchés ? De la première route on revient blasé, bougon, mâchonnant la chique ou le chewing-gum gaga de son ennui – on en revient misanthrope. De la deuxième, on revient athée, lascif ou la barbe ringarde, un bout de réglisse pendouillant entre les dents ; pire, on en revient illuminé ! Avouons-le, nous n’avons pas pris la troisième route. L’Abyssinie n’est pour nous qu’un nom, elle demeure insondée de nos semelles, grosse encore de nos fantasmes. Reste la quatrième route, à mi-chemin de laquelle nous avons retroussé nos rêves, froussards que nous sommes ! Mais il est un homme pour lequel une année ici-bas ne vaut pas d’être vécue s’il ne prend peu importe le chemin, peu importe la saison – été, printemps, hiver, automne – cette quatrième route. Cette quatrième route qui l’aiguillonne incessamment sur ses rails désolés, c’est la route du Grand Nord. Que va-t-il faire là-bas, malheureux ? Cet homme accomplirait-il par hasard la migration des rennes ? Non, celle des rêves lui suffit, qui a des ramures infinies, qui ne dénombre pas ses bêtes, qui n’est pas marquée au fer rouge, qui ne se matricule pas encore, qui sort sans cesse du troupeau, et s’égare. Cet homme est-il de la confrérie bruyante des voyageurs plumitifs ? Cet homme pense-t-il qu’il suffit d’aller s’empoussiérer la semelle pour se ravauder la cervelle ? Non, la poussière est d’or qui le hante encore ; cet homme, que nous voudrions suivre ici, cet homme s’en va chaque année depuis ses vingt ans vers le Grand Nord, carnet de croquis à la main, quêter de sa baguette divinatoire son Graal fantôme ; après quoi il rentre au pays, dessine, grave, sculpte et peint pour de bon ; sur ce, il paraphe en bas à droite PK. Per Kirkeby.

Kirkeby 3

Rencontre née de l’échec d’un voyage, d’un avion manqué à Londres qui se transforme en visite d’exposition : la découverte (et le choc) de Per Kirkeby par Emmanuel Ruben a quelque chose d’un prélude à un autre « Éloge des voyages insensés », aux motivations bien différentes de celui de Vassili Golovanov, mais dans un esprit qui finit par converger, tandis que le contenu scandinave tellurique qui s’affirme dans la peinture du Danois comme dans la quête s’affinant progressivement du Français semble nourrie de l’énergie presque magique qui hante aussi « Cru », le recueil de nouvelles de luvan.

D’une intense densité, le parcours proposé doit néanmoins commencer par questionner certains clichés de la peinture, de la couleur, mais aussi du Grand Nord lui-même, y faire comme place nette pour développer la quête dans toute sa puissante beauté, évoquer déjà le paradoxe de Van Gogh, réalisant trop tard que la lumière qu’il cherchait toujours plus au sud se trouvait sans doute au nord, et préparer le terrain aux intuitions que la toile fera apparaître.

Rien ici de l’image galvaudée des régions polaires où règneraient soi-disant les grands silences blancs. Rien ici de la peinture et de l’aquarelle entendues comme profession des choses muettes. N’entendez-vous pas les petits cris des icebergs qui s’accouchent et se culbutent ? Ne les entendez-vous pas qui susurrent en inuktitut : Idgloulouarssouit, Siorapalouk, Narssourssouk, Savigssivik ? N’entendez-vous pas ces monuments marmoréens murmurer les complaintes des marins morts ? Ne sentez-vous pas la tonsure de globe qui craquèle sous vos paupières ? La croûte qui gémit ? Le râle du grand cormoran qui vous guette ? On rirait ici de ceux qui n’ont vu que des marines victoriennes et qui croient que l’aquarelle est plus fugitive qu’une passe, ou qu’elle a la mièvrerie d’une amourette adolescente ; à vrai dire, on n’a jamais vu d’aquarelle aussi dense, aussi compacte, aussi solide, aussi tumultueuse, on n’a jamais vu autant de volumes se mouvoir sur du papier ; c’est qu’ici on est allé graver, sculpter, modeler, racler, piocher la roche à l’aquarelle – à l’aquarelle, pure, cristalline, à l’aquarelle née des glaces.

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Le levier Kirkeby, destructeur alerte des illusions encombrantes, s’affirme bien ici comme moyen d’accès privilégié, arme de quête et de conquête, construisant son dessein sur certaines avancées de prédécesseurs, y apportant une étrange lumière de vérité non pas révélée mais patiemment dégagée de sa gangue.

Tous deux, enfin, témoignent de l’effacement séculaire de la figure. A la femme vue de dos, qui chez Hammershøi se fond sous ses cheveux impeccablement lissés, sous son tablier, dans son intérieur carcéral, répond, chez Kirkeby, le cheval disloqué, la fugitive oie des neiges, le visage s’étiolant dans le paysage, voire, suprême clin d’œil au grand peintre danois, le crâne – ou graal ? – immense, échoué tel un dirigeable et tourné vers la mer de glaces, aveugle vanité. Autre point commun : toute une série de toiles, chez l’un comme chez l’autre, s’attachent à décliner ton sur ton les différentes nuances de gris, d’ocre, de brun, d’orange ou de violet. Couleurs injustement dénommées secondaires puisqu’elles sont notre lot commun, notre premier parage. Bref, découvrir Hammershøi, c’était s’aviser que l’Extrême-Nord est d’abord intérieur, qu’il commence par vous couler dans les veines avant de vous ensorceler, l’Extrême-Nord. Découvrir Kirkeby, c’était quitter la durée pour l’étendue, l’histoire pour la géographie, la culture morte pour la nature vivante, l’intérieur hanté d’un mal inquiet pour le bout du monde ravagé, percer le cadre étroit de nos trapèzes de grisaille, courir vers la lumière nature, et comprendre pourquoi cet insatiable besoin d’écrire, de dessiner, de peindre, de s’attacher aux couleurs du monde, d’en déplorer l’évanouissement l’hiver.

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Un détour par Strindberg et son influence sur les artistes scandinaves, écrivains et plasticiens comme cinéastes, permet à Emmanuel Ruben, en quelques fulgurances volodiniennes, d’affirmer l’intuition qu’ici, il n’y a pas de frontière entre le rêve et le réel, pas de frontière infranchissable entre vivant et non-vivant, et de préparer ainsi, acceptant l’importance du hasard, la notion proprement fantastique d’un regard aiguisé, changé, muté par la pratique de l’art, invitant les objets et paysages à assumer leur inquiétante étrangeté, comme si chaque végétal pouvait devenir le hêtre du « Roi sans divertissement » de Giono. Après l’expérience artistique du Grand Nord, rien ne peut plus être pareil, et il suffira de brefs séjours, pèlerinages, ressources dans le petit Nord de Dieppe pour régénérer désormais perpétuellement cette perception, même si elle doit dès lors conjurer régulièrement la tentation de la crevasse, comme en écho à celle de Pierre Terzian.

Mais qu’est-ce que cela ? Tous ces cratères qui vous dévisagent comme des bouches voraces ? qui veulent vous avaler comme des yeux d’aveugle ? Ces fibrilles, ces ridules, ces sillons, ces strigiles, ces boursouflures, ces ruissellements, ces vallonnements, ces zigzags ? Est-ce que c’est du solide ? Du liquide ? Quelque chose entre les deux, quelque chose de visqueux, de gélatineux, une coulée de lave, un magma matriciel ? Est-ce au contraire la peau sèche d’un patriarche autour du genou, du coude, là où l’on vieillit à toute vitesse, où la chair se fait écorce ? Est-ce une langue de glacier ? Un cyclone ? Un maelström ? Un vortex ? Un épanchement de glaire cervicale ? Une tumeur cancéreuse ? Un volcan d’Islande vu d’avion ? Non, ce n’est que la souche fraîchement sciée du gros chêne de Gouvoux. (…) Oui, ce n’est que le chêne de Gouvoux, l’Yggdrasil local, qui l’été festonnait de vert le bleu du ciel, qui effleurait les chromes au passage des voitures, qui vous soufflait dans l’oreille un air de pastorale, qui faisait tant d’ombre sur la route, à percuter le père Poirier de retour du bistrot dans sa Peugeot lie-de-vin et zigzagante, le père Poirier mort l’an dernier comme est mort ce chêne, mort car il gênait la visibilité, comme on dit, des automobilistes.
Oui c’est cela : c’était un volcan d’écorce et de verdure, ce n’est plus qu’une stèle de bois mort. Une pierre plante, oui, rien qu’une pierre plante, a dit la mère Michoud en rajustant son fichu, sa canne plantée vers le chemin creux, là-bas, me laissant au pied du vieux lavoir avec mon vélo.

Récusant soigneusement toute nostalgie primale et surtout tout romantisme tentateur, traquant la lucidité que procure la peinture, de préférence à tout autre moyen, dans cette identification d’une disparition annoncée, qui va bien au-delà de quelques kilomètres cubes d’eau gelée, le géographe de formation Emmanuel Ruben nous offre un texte décisif, puissant et beau, une lecture indispensable à mon avis pour qui aime l’esthétique politique servie par une écriture exceptionnelle.

emmanuel-ruben

Dernières nouvelles d’Œsthrénie

Des Balkans imaginaires pour dire la triste et belle ambiguïté du contemporain. Magnifique.

Publié en octobre 2014 aux éditions Dystopia Workshop, le troisième roman d’Anne-Sylvie Salzman réalise un croisement miraculeux, puissant, et d’une belle poésie instable, des différentes facettes que révélaient déjà « Au bord d’un lent fleuve noir » (1997) et « Sommeil » (2000), comme ses recueils de nouvelles « Lamont » (2009) et « Vivre sauvage dans les villes » (2014).

Balkanique en diable, incarnation pour ainsi dire essentielle du carrefour emblématique de l’Europe, l’Œsthrénie est pourtant impossible à situer sur une carte géographique courante : l’auteur a multiplié les indices éventuels créant l’illusion de pouvoir tenter d’ « identifier » la contrée, mais les éléments en sont sciemment et habilement contradictoires. Montagnes impressionnantes, vallées encaissées, hauts plateaux, plaine côtière : tant le littoral adriatique adossé aux Alpes dinariques que le creux bessarabien de la mer Noire, au pied des Carpathes, pourraient, avec certains aménagements, se prêter au jeu, mais dès que l’on croit discerner un repère physique, un caractère d’histoire, de culture, ou tout simplement de géographie humaine vient brouiller la piste. Comme le suggèrent Yves et Ada Rémy dans leur chaleureuse et intelligente préface, il faut accepter que cette nation si réelle et si belle, sous son indéniable rudesse, soit néanmoins comme « clandestine ».

En choisissant de conter six moments du pays, égrenés, sans marques historiques très précises, approximativement entre 1880 et 1980, saisis par six narratrices ou narrateurs différents, que lient (sauf un) le sang et l’hérédité, par des voies parfois quelque peu détournées, chacune et chacun aux destins peu communs mais venant in fine épouser le creuset du sol natal (réel ou imaginé), Anne-Sylvie Salzman nous offre un tour de force d’une rare finesse, en jouant sur toutes les tonalités d’un registre narratif particulièrement étendu pour mieux dérouter et ravir la lectrice ou le lecteur.

Extrait de Balkans

Dans l’arrière-plan de sa phrase, l’auteur dissimule tout au long de ces 293 pages des pièges différents, tous rusés, mais ne cachant jamais l’humain et le paysage, si résolument tristes et si paradoxalement beaux. Quelques mots en suspens, quelques phrases aux résonances inquiétantes suffisent à convoquer la menace de tout le fantastique du dix-neuvième siècle d’Europe centrale, et de ses versions actualisées, sans âge : des tourelles d’un château peinant à maintenir son rang et de ses parcs riches en étangs sombres et chargés d’indicible potentiel, d’un intriguant savant touche-à-tout féru de coutumes locales, mais aussi politiquement habile et indéniablement libidineux, des ruelles désertées d’une capitale angoissée, des librairies sans âge aux étagères poussiéreuses et aux tenanciers méfiants, des souterrains de châteaux populaires néo-staliniens cachant leurs rivières millénaires, des bergeries secrètes dans la montagne peut-être reconverties en lieux de culte prohibé, peuvent surgir à tout moment fantômes et spectres issus des cauchemars ténus d’un Gustav Meyrink, d’un Bram Stoker, d’un Alfred Kubin, mais sans doute plus encore, résonnant sans cesse de la possibilité de drames familiaux et de rituels enfantins ou adolescents qui se dérobent au récit, avec le grand Iain Banks de The Wasp Factory (Le seigneur des guêpes) ou de A Steep Approach to Garbadale (non traduit en français).

Old Bar Castle

Le château en ruine de Zelenka ? (Bar, Montenegro)

Dans cette atmosphère organique, menaçante dans ses intimités et le plus souvent résignée à s’inscrire du côté des perdants perpétuels de l’Histoire, Anne-Sylvie Salzman distille les clins d’œil extraits de nos imaginaires partagés, toujours en touches subtiles et sans surlignement indigeste : les révolutionnaires d’avant la première guerre mondiale comme ceux de l’immédiat après-guerre oscillent ainsi discrètement entre les moustaches de Dostoïevski et celles d’Hergé, tandis que l’érection d’un impossible palais devient comme une synthèse impossible d’histoire royalo-religieuse syldave et de socialisme dictatorial bordure, tout autant qu’une méditation sur les improbables architectures politiques nées au bord de la Save, de l’Ishëm, du Danube ou de l’Iskar, selon les époques ; une fuite dans les Hauts, sauvages et désolés, peut prendre soudainement des allures de recours aux forêts, ou aux Highlands d’une perpétuelle rébellion écossaise (ni Walter Scott ni Robert Louis Stevenson ne sont très loin à ces instants) ; le récit d’une conquête  par l’héréditaire ennemi roumain, parmi d’autres, associe Jaroslav Hašek et Ivo Andri? pour une rude plongée dans le forcené maquis des Hauts, toujours perdant mais toujours indompté ; l’inscription jamais achevée de l’histoire et de la foi entre le mythe qui cimente et le fanatisme qui détruit évoque aussi le meilleur du « Dictionnaire khazar » de Milorad Pavic, comme l’obsession des frontières et des identités résonne étrangement avec la belle « Ligne des glaces » d’Emmanuel Ruben.

Zabjlak

Un village des Hauts, de nos jours ? (Zabjlak, Montenegro)

C’est tout le sens du miracle d’équilibre en finesse qu’accomplit ici Anne-Sylvie Salzman : dans un récit qui s’ancre avant tout dans des fantômes et des démons intimes, dans un rapport charnel à la terre et au sol, dans une menace fantastique jamais formulée et dans un désenchantement résigné digne de Lampedusa, inscrire toute la vertigineuse interrogation des nationalismes passés et contemporains, de tout ce qu’implique, aujourd’hui encore, au-delà des nostalgies plus ou moins bien placées, qu’une bataille livrée en 1389 veuille conférer des droits sur un lieu pour l’éternité, que la vie d’un saint décédé en 885 puisse conserver un pouvoir d’appel à la haine religieuse, que la présence d’uranium dans une montagne puisse justifier l’écrasement et la destruction d’une nature et d’une population, que la natalité plus vigoureuse autorise à exiger des frontières plus étendues, et que la conscience de soi en tant que peuple entraîne si automatiquement et si avidement le rejet de l’autre.

Kotor 1

Souvent évoquée et jamais visitée dans le texte : la riviera œsthrénienne de Tillani ? (Perast, Montenegro)

Intemporel en apparence, nourri de traditions et d’imaginaires multiples, bénéficiant du somptueux travail de fabrication d’objet coutumier chez Dystopia Workshop, servi par une superbe couverture de Laurent Rivelaygue, c’est un très grand texte contemporain, d’une surprenante beauté dans sa grisaille revendiquée, que nous offre Anne-Sylvie Salzman.

Ayant pleine conscience de mon déshonneur et du plaisir qu’il me donne et sans doute me donnera encore, car je ne peux y renoncer, je confesse ici les actes mauvais qui m’écartent à jamais de la maison du père.
Je suis née, dernière de leurs enfants, à Zelenka, du baron Zelenka et de Catherine Oczimowa sa femme. De cela il y a vingt-deux ans ces temps-ci et dix-neuf seulement lorsque je quittai Zelenka. Naquirent avant moi Paulin, mort dans l’enfance, et Seban, frère vivant. Paulin fut enterré dans un cimetière que le baron mon père fit ouvrir sur ses terres. Avant cela les Zelenka étaient enterrés au village qui porte ce nom, et c’était une bonne chose que de reposer au milieu des autres. Quand Paulin mourut, le baron en eut un chagrin qu’il voulut cacher à tous. Ce cimetière de Paulin n’est qu’un enclos où sont aussi deux chiens de la maison, Tvor et Faj, et maintes autres bêtes que Seban, puis moi, y avons enterrées. Les murs sont de pierre grise ; la grille ne ferme plus. La tombe de Paulin est surmontée d’une stèle à la manière autrichienne, et d’un arbuste qui donne des fleurs blanches, puis des baies de la même couleur. De Paulin reste aussi un portrait que ma mère longtemps garda dans sa chambre. Paulin, qui mourut à trois ans, est en veste jaune ; il a un poupon dans les bras. Le peintre lui fit un visage de vieil enfant, comme j’en ai vu dans des cirques, et ma mère me dit un jour qu’elle s’en souvenait bien ainsi. Paulin mourut d’une fièvre qui est fréquente dans ces vallées. (« La boucle »)

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Kurmaneh, de nos jours ? (Cetinje, Montenegro)

Kesenic souriait dans la pénombre. J’avais trouvé Kesenic seul habitant de Zelenka lorsque les barons m’avaient vendu le château et les terres, et je l’avais gardé. Puis une année, sa femme, qui était des Hauts et y passait toujours la Pâque, qu’ils appellent Résurrection, n’était pas revenue au château. Elle n’aimait que ses montagnes. Kesenic était parti la rejoindre.
– Nous nous reverrons demain, dit-il, au retour de là-haut. Je vous expliquerai.
Les aizes au fur et à mesure que le soleil baissait étaient revenues voler autour des toits. La patrouille partit vers la montagne et je crus voir d’autres ombres briller en contrebas. Je me rappelai à voir Kesenic marcher qu’il avait perdu une jambe à la guerre, en France, et n’était plus si jeune.
– Sa femme a de la parenté chez nous, dit le messager, imperturbable. Ils avaient une maison à Dombrace, bien plus bas, mais le village tombe dans la mine.
Ces mines dans les montagnes étaient des mines de plomb, de fer et d’uranium. Des soldats les gardaient et les mineurs, je crois, venaient tous de nos prisons.
(« Dans les Hauts »)

Enfin nous sommes morts et allons librement dans les montagnes, que nous avons aimées, et qui ne nous ont jamais gardés de nos ennemis. Nous dansons sur le sommet de l’Antakazh, que des ouvriers creusent nuit et jour, dans la boue, pour le plomb et l’uranium. Des trains, la nuit, traversent la grande vallée jusqu’au village que nous appelions Kurmaneh ; des soldats gardent le chemin de fer. Les aizes montent en nuées grises et rouges vers les plus hautes cimes, tous les printemps, une année sont si nombreuses qu’elles cachent le soleil ; puis disparaissent à jamais de nos montagnes.
Nos villages sont perdus ; la terre a mangé nos villages. Nous les cherchons parfois dans la montagne, dans l’espoir de retrouver nos tombes ; nos tombes elles aussi sont perdues, nos champs sont perdus, nos troupeaux sont perdus, nos richesses sont perdues. Cervenece est dans les mines et Selak n’est plus ; Komes, Falles et Bos sont sous le barrage ; Kormaneh seule reste debout. Y habitent ouvriers et soldats, qui vivent sans doute comme nous vivions, le matin regardent s’il pleut ou s’il fait brume, et soupirent. (« Enfin nous sommes morts »)

Anne-Sylvie Salzman