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Le jardin des silences

Douze nouvelles jouant avec puissance et subtilité de toute la gamme d’un fantastique et d’un merveilleux contemporains.

Publié en octobre 2014 chez Bragelonne, le troisième recueil de nouvelles de Mélanie Fazi, après « Serpentine » (2004) et « Notre-Dame aux écailles » (2008), confirme, s’il en était besoin, l’incroyable talent de l’auteur, qui prouve, plus encore que dans ses œuvres précédentes, nouvelles et romans confondus, à quel point elle dispose désormais d’une magie bien particulière pour extraire le fantastique – ou peut-être le merveilleux – de situations apparemment anodines et de décors quotidiens, en recourant moins que jamais à la possibilité d’un arsenal mythographique et technique du genre, arsenal qu’elle maîtrise pourtant les yeux fermés (ainsi qu’en témoignait notamment le roman « Trois pépins du fruit des morts » en 2003).

Il lui suffit en effet désormais, plus encore qu’auparavant, de quelques touches presque innocentes, un instant d’inattention en voiture (« L’autre route »), une grille de jardin jamais remarqué jusque là (« Le jardin des silences »), un arbre de Noël à décorer rituellement (« L’arbre et les corneilles »), pour ouvrir une porte et basculer vers un abîme insoupçonné mais pourtant toujours potentiellement menaçant.

— Mais y a vraiment personne, commente Cléo.
— Les gens ont dû sortir pour aller voir quelque chose. Il y a peut-être eu un accident.
Son haussement d’épaules m’apprend qu’elle n’y croit pas plus que moi. Il se passe quelque chose de plus étrange, ici.
Je la rejoins arrêtée près d’une des voitures aux portières ouvertes. Personne à l’intérieur, là encore. Un livre de poche abandonné sur un siège. Un sac à main fourré dans l’espace vide aux pieds du passager. L’autoradio allumée qui crache des parasites dans les haut-parleurs. Les clés sont encore en place. Tout semble dire : on revient dans une minute.
Mais il y a autre chose. Le livre, les sièges, le tableau de bord… Ils sont recouverts d’une fine couche grumeleuse. On dirait… du sable ? Je tends la main pour en prélever du bout du doigt. Oui, c’est bien du sable. Il y en a sur le pare-brise, aussi, à l’extérieur. Sur le capot. Sur le toit. Comme les vestiges d’une bourrasque en bord de mer.
Sauf qu’il n’y a pas de plages dans la région. (« L’autre route »)

Venise 17

Le lendemain soir, lorsque mon corps a réclamé son heure de marche, je suis retournée dans cette ruelle. L’image de ce bonnet me tournait dans la tête. Je voulais m’assurer qu’il était bien là et comprendre pourquoi. Je suis revenue sur mes pas une dizaine de fois sans retrouver le jardin de la veille. J’ai inspecté le mur à tâtons, paume à plat contre la pierre et les affiches, comme à la recherche d’un passage secret.
Et puis un autre soir, la même grille ouvragée dans une autre ruelle. Les mêmes arbres et le même silence au-delà. Je m’y suis engouffrée le cœur battant. J’ai fini par comprendre que ce serait toujours le jardin qui viendrait à moi, pas l’inverse. Il ne se manifestait jamais au même endroit, mais il avait cette manie d’apparaître sur mon chemin quand je sortais marcher le soir. On s’apprivoisait petit à petit. Il n’exigeait que ma confiance. (« Le jardin des silences »)

Quelques jours après les plumes, l’offrande d’une des corneilles me prend au dépourvu. Une tête de pirate en bois sculpté, visage stylisé, barbe noire, tricorne juché sur le crâne. Un petit anneau métallique lui perce l’oreille. Je l’accroche au sapin, près du grelot, sans trop comprendre. On ne m’a jamais offert de pirate pour Noël, sous aucune forme dont je me souvienne. C’étaient les jeux de mon frère plus que les miens. Mais je me rappelle, l’année de mes treize ans… (« L’arbre et les corneilles »)

Corneille noire

Lorsque le motif fantastique est plus direct, voire lorgne sur la tradition fantasy qu’elle a souvent également parcourue par le passé, Mélanie Fazi parvient néanmoins, à chaque fois, à déjouer l’attente, et à transporter l’émotion vers un terrain différent, intime et secret, qui surmonte les menaces enfouies pour offrir une forme d’apaisement mystérieux, ou de bienveillance émergeant de la violence contenue. Peut-être davantage qu’auparavant, la noirceur du passé des protagonistes semble ici en voie d’être maîtrisée, transformée en autre chose, vivant plutôt que mort, même si la bizarrerie doit y être acceptée pour être digérée et soumise à alchimie, psychologique plutôt que magique à proprement parler : souvenirs cuisants et morbides dans « Le jardin des silences », mutation soumise à opprobre dans « Dragon caché », amour sincère luttant avec l’envie et la jalousie  dans « Les Sœurs de la Tarasque », ou encore désir charnel et désir d’enfant fusionnant pour rendre paisible la rage succube inversée dans « Le pollen de minuit ».

Plus que quelques secondes. Il se concentra comme on avale une dernière goulée d’air avant de partir en plongée… Puis une main vigoureuse l’empoigna par la chemise et l’arracha à la terre, cassant une branche de l’arbuste au passage.
— Abel, tu es dégoûtant. Relève-toi !
On le remit debout sans lâcher sa chemise. Cette main lui avait griffé le cou, sans doute pas entièrement par accident. Janvier le secoua avec une rudesse inutile avant de lâcher prise. Abel releva les yeux vers le professeur qui fronçait les sourcils devant sa chemise et son pantalon maculés de terre. Il lui fourra chaussures et chaussettes entre les mains.
— Va te changer. Tout de suite. Et ne traîne pas, tu es en retard pour ton cours.
Un peu plus tard, alors que Janvier décrochait la ceinture de cuir pour lui imprimer la leçon dans le crâne, Abel se concentra sur un point au plus profond de lui-même, en quête de son dragon caché. (« Dragon caché »)

Avant d’arriver chez les Sœurs, je croyais que le plus difficile serait d’être privée de mails, de portable, et de ne pas pouvoir sortir les premiers mois. Mais on s’y fait vite, finalement. On a l’impression d’être ailleurs. Le dortoir, les vieilles salles de pierre avec leurs sculptures et leurs tentures, les uniformes, et même les chemises de nuit… C’est presque un autre monde. Comme si le temps s’était arrêté pour nous.
En réalité, le plus dur, c’est de ne pas être certaine que j’arriverai à aimer le Dragon.
Quand les autres en parlent, elles ont des étoiles dans les yeux. Je vois bien qu’elles comptent les jours. Elles ne pensent qu’à ça, quand elles ne pensent pas aux garçons. Mais je n’y peux rien, j’ai peur du Dragon. Et presque aussi peur que les Sœurs s’en aperçoivent. (« Les Sœurs de la Tarasque »)

Chaque fois qu’un humain s’endort, une de mes sœurs s’éveille.
Perchée sur le toit d’un immeuble, je contemple la ville assoupie. Paysage de verre, de brique et de goudron encore parcouru d’un frisson de vie. Et qui s’anime déjà d’une autre activité. J’aime cette heure où les deux mondes se frôlent sans coïncider. Chuchotis des voitures tout en bas, dans les rues. Pas furtif des couche-tard qui rentrent au bercail. Et les murs nous libèrent peu à peu.
Je passe mes jours à sommeiller dans le béton. Fondue dans la masse des bâtiments. Imbriquée dans leurs molécules, moi qui ai la densité d’un souffle de vent. Et pas de corps contre lequel la matière peut lutter. J’attends, conscience éteinte, que le sommeil d’un humain me tire de ma torpeur. Pas forcément celui que je visiterai. Rarement lui, d’ailleurs… C’est devenu un réflexe : je m’éveille toujours avant qu’il ne s’endorme. (« Le pollen de minuit » »)

Yvonne Gilbert

Yvonne Gilbert, illustration pour « Les cygnes sauvages » d’Andersen.

Même lorsque le combat est féroce, la menace immédiate et l’abîme grand ouvert, la subtilité psychologique des processus intimes mis en œuvre ne se dément pas : combattre la marâtre sorcière en revisitant Hans Christian Andersen dans « Swan le bien nommé », éprouver le vertige de la fusion dans la marionnette toujours trop humaine dans « Miroir de porcelaine », et même risquer de disparaître au monde en succombant au pouvoir du miroir dans « Née du givre », les situations potentiellement les plus violentes mises en scène dans de recueil sont drapées dans un fabuleux tissu de beauté légèrement irréelle, apaisée, où le charme mortifère prend une couleur curieusement autre que noire.

Avant même qu’Ole Ferme-l’Œil m’apprenne ce qui était arrivé à mon frère, mon cœur se serrait déjà. J’avais su, confusément, que le répit ne durerait pas. Quelque chose se tramait, et je n’allais pas aimer. L’image des trois crapauds me revenait en mémoire. Il me l’avait dit lui-même : cette femme ne tolérait pas l’échec.
Assise en tailleur sur mon matelas dans ma chambre hachurée de rayons de lune, j’ai écouté ce bonhomme aussi impressionnant que minuscule formuler ses consignes. L’impossible faisait irruption dans ma nouvelle vie et je n’avais d’autre choix que d’y croire. (« Swan le bien nommé »)

Sous la douche, faire couler l’eau un long moment pour tenter de me réchauffer. Frictionner en vain cette chair inerte. Arracher cette mue de sommeil qui me colle à la peau. Je n’y arriverai pas. L’effort est trop grand.
Dans l’atelier aussi, la lumière est trop vive. Pourtant je n’allume qu’une seule lampe, celle qui figure la lumière d’un projecteur au cœur de la pièce. Elle dévoile un champ de bataille. Fragments de porcelaine. Plumes éparpillées. Dentelles et velours déchirés. Traces de paumes sanglantes sur les murs. Manque l’essentiel. Je m’y attendais.
Et aux limites de la pénombre, l’automate assis dans le fauteuil dont il n’a pas bougé depuis des semaines. La tête légèrement penchée en avant. Ses cheveux noirs cachent la moitié de son visage lisse. Ses mains reposent sur ses genoux.
Je me laisse glisser contre le mur. Le corps lourd et pataud, engoncé sous les couches de vêtements. J’ai poussé le chauffage mais le froid me ronge du dedans. Assise à même le sol face à l’automate, pas tellement plus vivante, je lui lance :
« Volodia, mon bonhomme, y a plus que toi et moi maintenant. On ne va pas se laisser démonter pour autant ? »
Mais ça sonne faux. Ma voix est émaillée de minuscules fêlures. (« Miroir de porcelaine »)

Ce matin, au réveil, je l’ai trouvée dans le miroir. Comme découpée à même la vitre et déposée là, de l’autre côté, dans mon sommeil. Elle a englouti mon reflet. Si je me tiens devant l’armoire, c’est elle qui me fait face. Avec sa robe couleur d’hiver, ses longs doigts translucides et des flocons plein les cheveux. Ses yeux comme des lacs gelés. La peau couverte d’une pellicule de givre. Et toujours ses dents coupantes dévoilées par son rire.
Elle a commencé par calquer mes mouvements. Puis, progressivement, elle s’en est dissociée. Je l’ai regardée acquérir une vie propre, avec une élégance que la glace n’aurait pas dû posséder. Et que la chair n’atteint jamais. (« Née du givre »)

Il faut aussi souligner le soin apporté à la composition du recueil, et à l’ordre subtil proposé pour la lecture de ces douze nouvelles. La palette de sensations et d’émotions sur laquelle joue Mélanie Fazi emporte ainsi inexorablement la lectrice ou le lecteur dans un cheminement de découverte de soi par protagonistes variés interposés, d’abord de combats décidés et presque « classiques »en abîmes évités d’extrême justesse, pour aboutir, entre la septième nouvelle (la magnifique « L’été dans la vallée ») et la dernière (« Trois renards », ma préférée dans ce recueil qui place la barre très haut), à une affirmation personnelle résolue.

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Mélanie Fazi, 2014, par Vinciane Verguethen.

Disposer d’une volonté propre (« L’été dans la vallée »), surmonter les démons du passé (« Le jardin des silences »), résister à la tentation de l’abandon (« Née du givre »), assumer ses particularités (« Dragon caché »), accepter les soutiens sincères et inattendus en les décodant (« Un bal d’hiver »), et refuser les influences délétères ou mortifères déguisées en illusions, amoureuses ou autres (« Trois renards »), pour exister, en tant que soi, ouvert aux autres et au monde, en en lâchant le moins possible : c’est aussi à un véritable tao que convie ce recueil magnifiquement abouti.

L’été passait doucement, seulement troublé par les fantômes de l’automne imminent. La compagnie de Noé m’empêchait de ressasser. Mais une conversation revenait souvent. « Ta voix…, » commençait-il. Ma voix. Évidemment. Lui m’en parlait par réelle curiosité, par empathie même, sans trace de ces superstitions que je connaissais trop bien. Il voulait simplement savoir. Quel effet ça faisait d’être cette fille-là, comment vivre avec ça. Il écoutait patiemment et il semblait comprendre. (« L’été dans la vallée »)

La maison que je découvre derrière la haie ressemble à celle qu’occupent Judith et mon père. Mêmes murs de pierre, même modèle à peu de choses près, mais le jardin paraît négligé en comparaison. L’herbe est plus haute et rien n’indique la présence de plants de fleurs ou de légumes.
Il n’y a qu’une poignée d’arbres, en fait. Trois plus précisément, disposés en triangle dans un coin du jardin. Je trouve la voisine en train d’accrocher aux branches quelque chose de coloré. En m’approchant, je reconnais ces lanternes en papier qu’on associe plutôt aux barbecues d’été.
Je suis surprise en découvrant Bleuenn de près. D’après la description de Judith, je m’étais fait l’image d’une veuve desséchée, enfermée dans un cocon poussiéreux de deuil et de tristesse. J’attendais une vieille dame, mais la femme qui m’accueille n’a pas cinquante ans. Elle a simplement les traits tirés et les vêtements noirs de la tête aux pieds : un long manteau fourré et une jupe bouffante par-dessus ses bottes boueuses. Ses cheveux aussi sont noirs. Pour le reste, elle a le visage à peine marqué de rides et un grand sourire joyeux. Comme si le simple fait d’accrocher des lanternes à ces arbres la remplissait d’une euphorie de petite fille.
Je ne sais pas trop comment me présenter.
— Bonjour, je suis la… Enfin je… Je loge à côté. Pour quelques jours. Judith m’envoie pour les biscuits.
— Oui, bien sûr. Vous pouvez les poser là.
Bleuenn s’accroupit pour inspecter le contenu du panier. Ses jolis yeux pétillent quand elle ouvre la première boîte et en tire un biscuit qu’elle contemple dans sa paume : une étoile au contour souligné d’un trait de glaçage blanc.
— C’est pour les arbres, m’explique-t-elle comme si la chose allait de soi, avant d’ajouter : Vous pouvez m’aider si ça vous amuse.
Son sourire est déroutant. On dirait qu’elle croit m’accorder une grande faveur. Après tout, pourquoi pas ? J’ai des cadeaux à terminer, mais ça peut attendre un peu. Et puis, le temps que je rentre, Sylvain sera revenu. Ce sera plus facile en sa présence. (« Un bal d’hiver »)

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Liesa van der Aa (Photo : Le Cargo)

Moi qui me représentais les harpistes comme des créatures éthérées, j’étais tombée de haut en rencontrant Zoé. Elle était tout le contraire : solide, un peu boulotte, avec un langage de charretier et une franchise qui confinait à la brusquerie. Elle portait des jeans noirs usés, des T-shirts arborant le nom de groupes de metal en lettres gothiques, et des rouges à lèvres criards qui tranchaient avec le roux de ses longs cheveux raides. Elle avait le rire contagieux, un sens de la repartie cinglant et des doigts capables d’une incroyable finesse quand elle pinçait les cordes.
Voir Zoé trimballer la housse de sa harpe dans les couloirs du métro, avec sa veste en cuir et ses allures de batteuse, était pour moi une source d’hilarité constante.
Cet après-midi-là, nous voilà en train d’installer tout le matériel pour les balances dans la salle encore vide. L’endroit ressemblait à un théâtre avec ses rideaux, ses balcons et ses rangées de sièges. Une lumière jaune et terne les recouvrait comme une couche de poussière.
Dans les sièges, en creux, le fantôme des spectateurs à venir. C’était intimidant de les imaginer là. Je me suis placée tout à l’avant de la scène pour me les représenter tels qu’ils seraient tout à l’heure. À moitié plongés dans la pénombre, masqués par les projecteurs braqués sur nous. La chaleur des lumières sur mon visage, les flaques de couleur à mes pieds, sur mes mains, les reflets sur mon violon. Et au-delà de la frontière que marquait le bord de la scène, le public dont je percevrais le regard sans vraiment le voir.
Au milieu des câbles, des amplis, du matériel pas encore entièrement déballé, j’ai sorti mon violon et mon archet pour m’échauffer. Quelques notes pour me mettre en train et tester l’acoustique des lieux. Une de mes compositions, Calliope : un thème qui va crescendo et autour duquel les instruments viennent s’ajouter un par un. J’aime l’utiliser pour me mettre dans l’ambiance : son motif hypnotique me fait l’effet d’un mantra.
La mélodie était apaisante à mes propres oreilles. Mes gestes d’abord approximatifs retrouvaient peu à peu leurs marques. Mes épaules se détendaient. Mon dos se redressait. L’assurance de mes doigts se diffusait dans tout mon corps.
Je me suis laissé emporter, comme à chaque fois. Je ne sais pas pourquoi Calliope m’a toujours fait cet effet. Un morceau composé dans la grâce, comme il m’en vient trop rarement. C’est le premier que j’aie écrit pour Caméo, dans l’euphorie de la rencontre et de l’ouverture des possibles. J’y ai trouvé une nouvelle voix sans bien savoir comment, tout étonnée qu’elle ne se soit pas révélée plus tôt.
Le motif gagnait en ampleur à mesure qu’il se répétait, et un grand calme m’envahissait. Je jouais pour les sièges vides et le fantôme des spectateurs, pour la salle, la lumière jaune, la scène et les rideaux, pour l’euphorie qui me gagnait. C’était l’archet qui guidait mes doigts, plutôt que l’inverse. Et le violon s’emballait peu à peu. Sa voix s’élevait seule dans l’espace, sans les autres instruments pour le soutenir. Calliope sonnait différemment sans eux : un chant nu et beau, lancinant, entêtant.
Quand j’ai vu passer les renards, j’ai failli tout lâcher. Si les réflexes n’avaient pas pris le dessus, j’aurais laissé violon et archet s’écraser sur la scène. Mais mes doigts ne m’obéissaient déjà plus.
Ils étaient trois qui couraient le long des sièges, dans l’allée, en direction de la scène. Trois taches rousses un peu floues que je n’ai d’abord aperçues que du coin de l’œil. Mais des renards, sans aucun doute. La lumière paraissait les traverser. Comme s’ils n’étaient qu’une projection qu’on interrompt en passant la main devant la source. Ils étaient là, pourtant. Bien vivants.
Et c’étaient mes premiers. (« Trois renards »)

Karpathia

Le comte hongrois Alexandre Korvanyi vient d’hériter d’un immense domaine en Transylvanie, d’une famille qui fut si puissante au XVIIIème siècle que la région est depuis désignée comme la «Korvanya». La famille Korvanyi, exilée à Vienne, a quitté la Transylvanie, sous contrôle de l’empire des Habsbourg depuis la fin du XVIIème siècle, après la révolte sanglante des serfs valaques en 1784.

Jeune homme impérieux et rigide, récemment promu capitaine de l’armée impériale, Alexandre Korvanyi se morfond dans la carrière militaire en cette fin d’année 1833 ; «il se sentait devenir poussiéreux dans l’obscur recoin bureaucratique de l’état-major où il avait eu l’insigne honneur d’être affecté. On lui promettait une belle carrière mais, de mois en mois, son ennui se teintait d’amertume.»

Un duel avec le fils d’un général modifie le cours de sa vie, l’amenant à quitter l’armée, à épouser Cara, fille du baron von Amprecht, qu’il a intimement connue seize mois auparavant, et à partir s’installer avec elle dans la Korvanya. Au cours du lent voyage depuis Vienne, capitale animée et centre de l’Empire austro-hongrois, jusqu’aux contrées rurales reculées de Transylvanie, se diffuse la sensation d’une remontée dans le temps et dans l’histoire, et les images magnifiques et marquantes des collines, vallées et forêts transylvaines.

«La voiture de poste remonta la belle vallée au large fond plat, marqueté de champs de céréales qui, à ce moment, émergeaient péniblement du limon détrempé et luisaient comme les écailles d’un serpent vert vif venant de muer. La vallée était bordée, dès les premières pentes, de vergers en fleurs et de forêts de chênes au jeune feuillage vert amande encore tout froissé.»

L’arrivée du seigneur en Transylvanie, son attachement démesuré à cette terre et sa personnalité excessive et glaçante, son ambition de restaurer des droits féodaux sur un domaine délaissé depuis des décennies et investi par les contrebandiers, au moment où le nationalisme roumain se développe, vont entraîner une série d’événements tragiques et un affrontement sanglant, dans un contexte de tensions explosives entre les communautés valaque, magyare, saxonne et tzigane.

«Souvent, en contemplant ses domaines, ses terres, il sentait un pouvoir immense à sa portée… Si un tel pouvoir coulait dans ces vallées, presque palpable, ne pouvait-il craindre qu’il ne se manifeste et s’offre à d’autres que lui ? Il ne savait plus s’il était au seuil d’une révélation ou de la folie. Et pour reprendre pied, il ne lui suffisait plus de se concentrer sur les choses bien réelles qui l’entouraient, l’encolure mal peignée de son cheval, l’écorce des châtaigniers… Car ces choses étaient comme imprégnées de rêve ; ce qui coulait sous leur surface, ce n’était pas du sang ou de la sève, mais les secrets et les promesses de la Korvanya.»

Premier roman de Mathias Menegoz paru en septembre 2014 aux éditions P.O.L., «Karpathia» impressionne par son ambition et sa finesse, alliant avec le roman d’aventures historique très bien documenté et les passions intimes de multiples personnages.

Le Minotaure 504

Ce recueil de quatre nouvelles, paru en initialement en Algérie aux éditions Barzakh, fut le premier livre de Kamel Daoud publié en France en 2011 (éditions Sabine Wespieser) : à travers les monologues de quatre hommes, dans des textes d’une force poétique impressionnante, Kamel Daoud raconte, avec en filigrane toute l’histoire algérienne du vingtième siècle, la volonté de reconnaissance et de surmonter les failles du passé d’un pays meurtri, préfigurant son magnifique roman «Meursault, contre-enquête» (Actes Sud, 2014).

La nouvelle éponyme est le soliloque d’un chauffeur de taxi, un ancien soldat qui a défendu la ville d’Alger pendant son service militaire, et qui ne supporte pas les transformations de la ville, ni l’indifférence dont il a été l’objet. Il conduit donc ses passagers sur la route d’Alger, tout en leur conseillant de ne pas s’y rendre. Se pensant transformé en monstre par cette route et sa destination fatale, l’homme fustige une attirance désastreuse pour Alger dont il fut lui-même victime, dans un soliloque halluciné et rageur contre une cité dépeinte sous les traits d’une créature sexuelle déviante.

Dans «Gibrîl au kérosène», attendant dans une foire internationale que quelqu’un vienne enfin lui parler, un officier de l’armée de l’air algérienne, ayant consacré sa vie et finalement réussi à fabriquer des avions, tente en vain de lutter contre l’indifférence envers ses machines volantes.

«Je ne suis pas un génie mais je sais fabriquer des ailes à partir de n’importe quoi. Avec du papier, du métal, des discours, des chiffres ou mêmes avec des mots. C’est donc ce peuple qui ne fonctionne pas. Il ne croit pas aux miracles. On y devient plus célèbres lorsqu’on tombe que lorsqu’on décolle. Je ne sais pas d’où ça vient. Peut-être, sûrement, du passé. Nous avons été tellement écrasés que le jour où nous nous sommes levés notre échine est restée courbée. Peut-être aussi que nous sommes allés si loin que dans l’héroïsme en combattant les envahisseurs que nous sommes tombés dans l’ennui et la banalité. Peut-être aussi que nous sommes convaincus que tous les héros sont morts et que ceux qui ont survécu n’ont pu y arriver que parce qu’ils ne sont cachés ou ont trahi.» (Gibrîl au kérosène)

«L’ami d’Athènes» est un des plus beaux textes que j’ai lu sur une course, le monologue intérieur d’un coureur algérien pendant le dix mille mètres des Jeux Olympiques d’Athènes, course qui est autant une fuite pour échapper au passé qu’une conquête de la victoire.

«J'ai compris surtout que jamais il ne fallait que je m'arrête, même si mes poumons étaient déjà deux grosses braises, qu'il me fallait aller au-delà de la ligne d'arrivée, que je ne devais pas être trompé par les applaudissements et que j'avais quelque chose à faire au bout de quelque chose à atteindre. Je me suis souvenu que je venais de trop loin pour m'arrêter ici, que je courais depuis mon enfance pour atteindre cette ville, et ma véritable course n'était pas celle des mille cinq cent mètres, ni celle des cinq mille ni celle des dix mille mètres qu'une trentaine d'autres coureurs me disputaient, chacun haletant dans son propre monde, gravissant sa propre pente, mais la course parfaite, celle que visent en secret tous les coureurs de fond, celle qui leur permet de continuer à l'infini, de ne jamais s'arrêter, de ne presque jamais mourir et dont la récompense n'était pas l'arrivée mais l'indépendance profonde, le détachement.» (L’ami d’Athènes)

La dernière nouvelle enfin, intitulée «La préface du nègre», met en scène un jeune écrivain chargé par un vieil homme analphabète de recueillir et de publier ses souvenirs, et qui les efface méthodiquement pour écrire son propre livre.
Ces quatre personnages, conscients de leurs racines, témoignent des maux du passé et des désillusions de la période postcoloniale, mais aussi de la détermination de se libérer des écrasements de l’histoire.

L'ours est un écrivain comme les autres

J’ai découvert la liberté d’invention et d’écriture de William Kotzwinkle, grâce aux éditrices d’Asphalte qui présentèrent «Fan Man» à la librairie Charybde en octobre 2012.
Craignant un peu une déception après ce livre hors normes, la découverte de ce nouveau roman d'un écrivain inventif et prolifique, «L’ours est un écrivain comme les autres» (1996, traduction française de Nathalie Bru aux éditions Cambourakis en 2014), a été un moment de grande jubilation.

Arthur Bramhall, neurasthénique professeur de littérature américaine à l’université du Maine en congé sabbatique, perd dans l’incendie de sa ferme le manuscrit de son roman «Désir et destinée», conçu pour plagier et devenir lui-même un best-seller, et permettre ainsi à Bramhall d’échapper au carcan du monde professionnel universitaire. Après ce drame, isolé dans le chalet qu’il a fait reconstruire, Arthur Bramhall réécrit librement son roman, sans souci cette fois-ci de plagier qui que ce soit.

«"J’ai écrit la vérité", déclara Bramhall en fermant son manuscrit, qu’il tapota tendrement. Il venait d’allumer, au cœur des ténèbres destructrices de sa dépression de toujours, un lumignon de gaieté. "Demain, tu vas conquérir le monde", annonça-t-il à son manuscrit.
Il le plaça dans une mallette et l’emporta hors de la maison. "Je vais aller nous acheter du champagne", annonça-t-il à sa mallette. L’un des problèmes auquel sont confrontés les citadins qui choisissent la campagne est qu’ils n’ont personne à qui parler hormis leur fosse septique ou, dans le cas présent, leur mallette.»

Le manuscrit déposé dans un tronc d’arbre est dérobé par un ours, forcément gourmand, qui pense découvrir dans la mallette des tartes ou autres douceurs sucrées. Déçu par son contenu, il va néanmoins lire le manuscrit, en apprécier la valeur littéraire et l’intrigue, s’en attribuer la paternité sous le nom de Dan Flakes, dérober des vêtements pour s’habiller en homme et partir à la conquête du monde pour devenir quelqu’un.

«Incroyable de voir à quel point un costume vous change un ours, se dit-il.»

Avec ses propos honnêtes et laconiques, toujours interprétés au deuxième degré par des intellectuels superficiels et narcissiques, Dan Flakes va devenir la coqueluche des media et du monde littéraire, luttant sans cesse pour dissimuler ses instincts d’ours, son obsession pour la nourriture, ses envies de marquer son territoire et de se rouler par terre, tandis qu’Arthur Bramhall, rejeté dans l’ombre, va suivre une trajectoire diamétralement opposée.

Histoire loufoque et satire extrêmement drôle du milieu littéraire, des relations publiques et de la publicité, qui tourne en dérision de manière hilarante les obsessions narcissiques, de l’argent et de la célébrité de l’Amérique contemporaine, «L’ours est un écrivain comme les autres» est un vrai bonheur de lecture.

Le septième jour

Sept jours de drames, d'une tristesse touchante et d'humour noir.

 

Par un épais brouillard, je suis sorti de la maison que je louais, et j'ai divagué dans la ville irréelle et chaotique. Je devais me rendre dans cet endroit qu'on appelle le funérarium, et qu'on appelait jadis le crématorium. On m'y avait convoqué, avec obligation de me présenter là-bas avant 9 heures du matin, ma crémation étant prévue pour 9h30.

 

Le premier jour est celui de la crémation. Puis, parce qu'il n'a pas de tombe et personne pour porter son deuil, Yang Feï erre dans les limbes, qui ressemblent parfois à des paysages de ses souvenirs, y retrouve des gens qu'il a aimés ou juste croisés... Une occasion pour l'auteur de nous peindre un portrait grinçant, terrible et burlesque de la Chine d'aujourd'hui, sur fond de pauvreté, scandales sanitaires, dédales administratifs.

 

La grande force du Septième jour c'est cette profonde émotion qui habite les personnages et sourd jusqu'au lecteur. Amour paternel et filial, passion amoureuse, amitié profonde, ces liens authentiques et solides semblent handicaper chaque personnage dans sa carrière, son avenir, ses possibilités. Chacun ne sait qu'en faire, s'isole comme il le peut, et se retrouve au moment de sa mort à porter le deuil de lui-même, sans personne pour le pleurer. De ces drames humains naît une très grande tristesse, qui remue le lecteur au fond du ventre.

 

Aux tragédies individuelles se superposent les tragédies collectives (incendie d'un centre commercial, violences policières, scandale sanitaire, etc.) qui apportent curieusement un sursaut d'humour noir et de farce.

 

Les critiques en ligne s'abattirent sur notre ville comme un tapis de bombes et l'hôpital dut alors reconnaître sa faute. La direction voulut bien admettre que les déchets médicaux n'avaient pas été traités correctement, et elle annonça que des sanctions avaient été prises à l'encontre des responsables. L'insistance de l'hôpital à traiter les bébés de déchets médicaux provoqua la fureur des internautes, et un nouveau déferlement de bombes, encore plus massif que le précédent, obligea le porte-parole de la mairie à sortir de son mutisme. Il promit que la mairie trouverait une solution appropriée pour ces vingt-sept déchets médicaux, qu'elle les traiterait de façon humaine, et qu'une fois incinérés, ils seraient enterrés.

 

Comme à son habitude, Yu Hua mêle un fantastique poétique (la très belle scène du départ de Souricette) à une critique sociale grinçante et une tranche vie (ou de mort) extrêmement touchante.