Connexion

Actualités

Le paradis des autres

Rire et fabuler avec une tendre intelligence à propos de tragique : un concentré d’humour yiddish new-yorkais, déjanté au service d’une fable fantastique née d’un attentat-suicide à Jérusalem.

Le deuxième roman du New-Yorkais Joshua Cohen, écrit en 2004 et publié en 2008, traduit en français par Annie-France Mistral au Nouvel Attila pour parution le 2 octobre 2014, constitue sans doute l’un des romans les plus tendrement provocateurs que j’aie eu entre les mains ces dernières années.

Son propos apparent, lapidairement résumé, pourrait expliquer à lui seul pourquoi ce fabuleux roman, à l’instar peut-être de "La couleur de la nuit" de Madison Smartt Bell, du "Cycliste" de Viken Berberian, voire du "Oussama" de Norman Spinrad, a eu tant de difficultés à trouver un éditeur aux États-Unis (avant, enfin, d’y devenir un livre-culte, pour d’excellentes raisons à découvrir ci-après, et après aussi le véritable triomphe de son "Witz" paru en 2010), car il y a là-bas, surtout depuis 2001 sans doute, certains sujets avec lesquels "on ne joue pas".

Un jeune garçon israélien, accompagnant ses parents dans un magasin de chaussures, y est déchiqueté par un attentat-suicide, et se retrouve, par une malencontreuse "erreur d’aiguillage" (ou peut-être pour d’autres raisons à découvrir) au Paradis… des musulmans, où il va devoir errer pour tenter d’obtenir correction de "l’erreur", tout en se remémorant bon nombre de moments-clé de sa jeune existence.

Sur de pareilles prémisses, on pourrait craindre, il est vrai, une forme exacerbée de plaidoyer, prenant le lecteur en otage pour disserter des vilenies et des folies du terrorisme islamo-palestinien, des raideurs inhumaines et des jusqu’au-boutismes méprisants de la droite israélienne : il n’en est rien, bien au contraire.

Joshua Cohen, usant de son garçonnet comme d’un anti-Leopold Bloom, au monologue hallucinant et halluciné, propose une fable incroyablement rusée, s’abreuvant avec bonheur aux sources du récit fantastique moyen-oriental comme du stand-up juif de Brooklyn, des exégèses raffinées de la Torah et des sourates du Coran, d’humour yiddish et ashkenaze comme de bribes de quotidien contemporain à Jérusalem, de mythologie militaire comme d’intimité familiale.

Dans le petit monde du garçonnet, avant l’issue fatale, on entrevoit, entre la Reine et son Aba, toute une éducation, avec ses rituels et ses principes, ses mots d’ordre et son élan vital, qui évoque par moments les plus tendres pages amusées d’Alona Kimhi, dans "Lily la tigresse" comme dans "Suzanne la pleureuse", ou même certaines scènes magnifiques d’intelligence distanciée de la série télévisée "Hatufim" (tellement réussie et subtile, tellement à l’opposé de sa resucée américaine pré-mâchée à gros traits pour indigents de la réflexion personnelle, sous le nom de "Homeland").

"Et là je ne sais pas pourquoi je me retourne, mais si.
Une présence. Un souffle sur ma nuque, mon Aba aurait dit L’arrière-train de la tête.
Je me suis retourné vers le gamin qui a tourné vers moi, il courait en battant des ailes bras grands ouverts.
Il s’est retourné et le gamin lui est rentré dedans.
Sa peau, du lait de pigeon, des yeux et des cheveux noirs, peut-être le perlant précoce d’une moustache.
Picotante manne céleste, ça me chatouillait, ça m’a fait rire comme si on s’embrassait ou qu’on avait l’air de.
Il m’a pris dans ses bras je ne sais pas pourquoi mais je lui rends la pareille je le prends dans les bras moi aussi.
Tous les deux, on se serre fort. On se tombe dessus. On sent qu’on ne fait qu’un et pour les autres on fait une chute. On sent. Et on se serre.
Yeux fermés, pressés l’un contre l’autre – comme des citrons.
Et puis ils explosent.
Gaffe aux pépins.
Le nom d’un des gamins était le sien, le nom de l’autre était le sien aussi. Même âge, dix ans alors, ou pas loin. Et les deux sont à moi maintenant.
Et en même temps aucun.
Mais on est loin de la question c’est où ici, proche ou pas de là-bas, sans même aller remuer le pourquoi.
Réponse : je meurs."

Dans les creux de son texte abondant, qui prend par moments les curieuses apparences d’une irrépressible logorrhée poétique, presque chantée ou en tout cas incantée, avec ses répons et ses formules droit tissées de la Bible, de la Torah ou du Coran, Joshua Cohen questionne toutefois inlassablement et subtilement les mythologies à l’œuvre dans l’affrontement contemporain entre un certain Israël et une certaine Palestine. Mythologie du martyre terroriste islamique comme mythologie du peuple juif en armes, aveuglement religieux mêlé aux poussées d’égoïsme humain rationalisateur : ces épiphénomènes pourtant si envahissants ont ici vocation à s’effacer face à de beaucoup plus vertigineuses interrogations, conduites avec pudeur sous la couche de farce songeuse, touchant à la confrontation des fois et des croyances, quelles qu’elles soient, confrontation à l’agnosticisme cultivé qui semble seul en mesure de leur rendre justice et de leur faire entendre raison simultanément.

Cette fable enlevée et par moments logiquement chaotique est aussi celle du parcours accéléré d’un mort de dix ans, forcé d’accéder, à chaque pas, à une compréhension de plus en plus directe de ce qu’il voit et entend, à digérer à toute allure les indispensables références qui parsèment, obligatoirement, la marche au paradis, fût-ce celui "des Autres", où évidemment il n’est pas le bienvenu : comme le note fort judicieusement Daniel Elkind dans son article de la New Haven Review (voir lien ci-après), Franz Kafka, Bruno Schulz, Paul Celan, Nelly Sachs, et avec eux toute une tradition de poétique du chaos au sein de la culture juive, sont souvent au bord d’apparaître dans les creux du désert arpenté par le jeune Jonathan Schwarzstein – et cette accumulation de clins d’œil, sérieux ou rieurs, au sein d’un monologue en flux de conscience arboré, peut par moments donner, fatalement, le tournis – mais il ne me semble heureusement pas nécessaire de saisir chaque allusion dissimulée (je n’avais en ce qui me concerne absolument pas reconnu dans le "Plus jamais !", souvent répété hors contexte par l’enfant, le slogan emblématique du Yom Hazikaron, le jour israélien du Souvenir de l’Holocauste) pour goûter tout le sel de cette histoire des mille et une nuits qui auraient, comme notre monde, mal tourné.

Poétique et métaphysique, pétri de culture et baigné du plaisir de conter et de sourire, ce roman surprenant offre, en moins de cent cinquante pages, une bien singulière réflexion sur le pouvoir de la mémoire et de la littérature face au chaos et à la haine.

"Il faut savoir que le jour où Aba devait se racheter des souliers, où il était En quête de l’article chaussant de remplacement comme il avait dit ce matin-là, était un événement qui ne se produisait que deux fois peut-être dans une vie d’enfant et dans la mienne, ne se produirait qu’une seule. C’est pourquoi on se trouvait sur le lieu de ma mort, un événement ça aussi, unique dans ma vie, et le jour de mon dixième anniversaire en plus, ne l’oublions pas, mais avant le jouet comme je l’ai dit – ou est-ce que ç’aurait été, aurait pu être des jouets ? – il y avait d’abord les souliers, comme dit plus haut, parce que la veille d’hier s’était pointé un clou affamé qui avait mordu dans la chair fraîche. Une paire de plus qui irait chez les Pauvres et qui ne leur irait pas. Des centaines de centaines de boîtes de chaussures empilées en vrac au pied de ma tombe. Marche jusqu’à l’aube du deuil. Mais mes souliers sont encore vivants avait dit Aba ce matin-là devant les bols, café pour lui, thé pour la Reine, il avait dit que ses souliers Vivaient encore. Au minimum un potentiel de résurrection. Pas ces souliers, la Reine qui avait, devait avoir, Tout le Temps raison, avait dit que ses souliers étaient Moribonds, phase terminale. Électro-encéphalogramme plat, passé de bip bip biiip à un long bêêê. Voûtes effondrées, pas les en pierre, mais celles d’Aba, plantaires. Et après, au tour du mouton, agneau, veau sans taches que j’étais, le plus éclatant de santé et le plus blanc. Un mouton avec pour Aba un Aba qui marchait avec des vachettes mortes aux pieds et devait pour les achever les user à mort."

Un excellent entretien avec l’auteur, dans Artvoice de mai 2008, se trouve ici. Le passionnant article, très fouillé, que consacrait au roman Daniel Elkind, auteur, traducteur et par ailleurs ami proche de Joshua Cohen, dans la New Haven Review en 2009, est ici.

L'affaire des vivants

Charlemagne ressent une excitation qui est une sympathie pour l'idée même de ce manège infatigable; il décrète aussi que sa carrière l'emportera ici, pas tout de suite mais dans quelques années, au milieu de sa vie peut-être, pour un départ de plus, une frénésie. Ici, dans ce tourbillon qui agite encore les quais de gare, au milieu des rouages et des grondements, parmi la foule, sous le glacis de la grande marquise à Perrache, il se trouve chez lui, plus à l'aise qu'à Saint-Elme et à Mérives. Ici est son destin, il le comprend avec une intelligence renouvelée, après l'amollissement du trajet.

 

Le Second Empire est mort, Vive Charlemagne!

Né en 1850, ainsi bizarrement (et prémonitoirement) prénommé par son grand-père, Charlemagne Persant grandit misérablement dans une famille paysanne des environs de Lyon. Bridé par cette pauvreté qui lui interdit toute éducation digne de ce nom, il fait cependant montre très tôt d'une intelligence et d'un sens des affaires hors du commun. La défaite de Sedan et la proclamation de la IIIe République vont enfin lui permettre de s'élever socialement et de bâtir son propre empire commercial...

Il fait bon se plonger dans cette Affaire des vivants. Christian Chavassieux y déploie une langue ample et gourmande, attentive aux expressions, aux paysages et ressuscitant par petites touches impressionnistes le vécu de l’époque. On y découvre ainsi l’effervescence d’un monde en plein essor industriel, les prémices des luttes sociales, le déclin du monde campagnard qui s'annonce déjà. Tout ceci au fil d'un récit humain, attentif au moindre personnage, à la plus petite silhouette et qui glisse, sans avoir l'air d'y toucher, des questionnements de société qui résonnent avec autant de force près d'un siècle plus tard.

Et puis, pivot du roman avec toutes ces contradictions et ces fulgurances, provoquant à la fois admiration et répulsion, ce Charlemagne ambigu et féroce interroge magnifiquement notre rapport à la figure du tyran. 

 

Derrière ses allures de roman populaire, L'affaire des vivants s'appuie sur  la puissance et le plaisir romanesques pour mieux sonder notre société et les rapports aux pouvoirs.

Renégat, roman du temps nerveux

En l’an 2000, en cure de désintoxication dans une clinique de Hambourg, un journaliste dépressif - prétendant écrivain tombe amoureux de sa thérapeute, et quitte donc sa femme après douze ans de mariage. Tentant de devenir vivant, de devenir adulte, il sort de cette relation morte depuis le premier jour pour suivre sa thérapeute dans la ville de Berlin.

Et tout ceci est dit dès les trois premières pages, qui font chavirer immédiatement au cœur de ce livre monstre, totalement dévorant.

«Je ne suis pas un lâche, hélas, donc je n’ai pas fui. Mais me suis enfui, des soiréezentières, dans l’alcool. Les années forcirent comme les lignes de croissance des érables devant la maison – de l’épaisseur du manche à balai en bois sec vers celle du billot : 1 vie. (Nous n’avions pas d’enfant.)

Je me suis enfui é: je suis resté. Resté dans la balance de trois fléaux portés par le couteau : l’alcool | le journal | la femme. (Nulle part où trouver refuge.) Son sérieux devenait affliction sur mon cas. – Ses phrases me couvraient, sombres & lourdes, de plus en plus pesantes chaque=jour & chaque=nuit de cette union. (Plus tard pluzaucunmot.)

J’avais l’impression d’être à côté de la plaque. De moi | du travail | du mariage. Cette union ne devait plus durer ; le-divorce : 12 ans, c’est plus qu’un bail quand les années sont devenues glaciales comme nous é les jours&nuits=en-solo… »

Reinhard Jirgl crée sa propre langue, somptueusement traduite (et même ré-écrite) ici par Martine Rémon, un véritable exploit. Les mots sont comme une pâte qu’il malaxe et affine, utilisant toutes les ressources de lettres, de signes - ponctuation qui sont réinterprétés pour donner plus de sens et de charge émotionnelle au texte, avec une invention et une liberté totales. Alors ce récit n’est plus seulement intellectuel, il en devient physique, on le lit, on le voit, on ressent ses tensions, on se fait submerger.

Deux ans plus tard, en 2002, le journaliste, qui se débat dans la lie amère de la relation amoureuse, rencontre à Berlin un chauffeur de taxi. Cet homme était garde-frontière à la frontière polonaise et devait refouler les vagues de refugiés de l’Est après la chute du mur. Plongé dans un abime de chagrin après la disparition brutale de sa femme, il avait aidé une jeune Ukrainienne à passer la frontière, voyant en elle la possibilité d’un nouvel amour. Une fois la frontière passée, elle s’était envolée ; il a rejoint Berlin dans l’espoir de la retrouver.

Avec des renvois, des liens hypertexte qui nous invitent à la déambulation, truffée de références à des auteurs multiples, l’intrigue est un millefeuille, dont Berlin est le cœur.

« - L’essence du fénomène de la ville : d’énormes masses de pierre morte bourrée de chair survivante réglée sur mesure, fourrée & entassée, qui essaie de résister à la mort. L’échafaudage-squelette de tous les mythes de la vie urbaine. »

Les entrailles d’un Berlin en dé- et re-composition en ces années 2000 sont ici déployées en une somme de toutes les souffrances et du néant de notre époque : Celles de la réunification – l’urbanisation galopante des villes d’Europe centrale, la folie de l’immobilier et l’effondrement économique après la chute du mur, les chômeurs migrants de l’Est traités comme des sous-hommes, mais aussi le rythme et le vide déments de la modernité, le pouvoir insensé de l’argent, la violence de la mondialisation. Dans ce monde moderne, la confiance en l’autre est invariablement trahie, la haine devient vitale, la communauté impossible, et l’individu est réduit en cendres par sa peur, sa solitude et son vide intérieur.

Dans cette aliénation, est-il encore possible d’aimer ? «Renégat, roman du temps nerveux» est un géant féroce, un livre déchirant sur la solitude humaine, mais aussi un grand roman d’amour.

«À l’extérieur, sur la porte, sur une plaque en laiton, votre nom : Sophia Englisch – on eût dit le nom d’une artiste, d’une rose -. Puis dessous, pour dégriser, la nature de votre spécialité : psychothérapeute. Et à l’intérieur, 1 bureau asexué, d’une clarté sans ombre & triste comme 1 phrase-en-3-mots. La porte de la salle d’attente s’était ouverte, vous étiez entrée et venue vous placer-devant-moi. Un visage ouvert me considérait, des yeux lumineux é clairs s’ouvraient grands é me fixaient – c’est à ce moment que je l’ai senti pour la première fois : le parfum doux-amer de votre peau -. La première femme, m’étais-je dit alors, que j’approchais de nouveau, depuis ?combiendetemps, autrement qu’à une distance suffisante à un regard.»

Libraires du mois : Xavier Boissel & Jean-Yves Jouannais

Heinrich VON KLEIST, Penthésilée

Pierre BERGOUNIOUX, Le baiser de sorcière / Le récit absent

Ambrose BIERCE, Morts violentes

Georges HYVERNAUD, La peau et les os

Kent ANDERSON, Sympathy for the Devil

William MARCH, Compagnie K