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La vitesse des choses

Avouons : ce recueil de nouvelles est sans doute l'un des plus grands romans contemporains.

Publié en 1998 (en 2008 en français par le Passage du Nord-Ouest), recueil de nouvelles total ou roman-phare à éclipses, La vitesse des choses est sans doute la clé de voûte de l’édifice littéraire de Rodrigo Fresan, une cathédrale dans laquelle on n’entre pas en procession cardinalesque vaguement compassée ou faussement respectueuse, mais en horde bigarrée et cosmopolite, apportant avec soi ses propres munitions et artifices, pour une retentissante explosion de sens, de saveurs et de pensées, dans une festive et songeuse allégresse.

Des titres de nouvelles, déjà, comme une puissante invitation à la folie : Notes pour une théorie du lecteur, Preuves irréfutables de vie intelligente sur d’autres planètes, Signaux captés au cœur d’une fête, Petit manuel d’étiquette funéraire, Sans titre : autres digressions sur la vocation littéraire, Notes pour une théorie de la nouvelle, Monologue pour salaud avec baleines et petite sieur fantôme, Les amoureux de l’art : une « memoir » amnésique, Dernière visite au cimetière des éléphants, Histoire avec monstres, La fille qui est tombée dans la piscine ce soir-là, Cartes postales envoyées depuis le pays des hôtels, La substitution des corps, Chivas Gonçalves Chivas : l’art raffiné d’écrire des nécrologies, Notes pour une théorie de l’écrivain, et bien sûr, Note finale.

Une magnifique et forte préface d’Enrique Vila-Matas, Le Facteur Fresan.

Remontant en une autre scène des éléments déjà préparés dans Vies de saints, annonçant, à grand renfort de citations anticipées, le cataclysme Mantra, ce recueil foisonne, mutant et augmentant à chaque nouvelle édition ou traduction, déroulant ses enchâssements borgésiens, ses récits renvoyant à d’autres récits, sans existence autre que mentionnée, ou au contraire apparaissant tout à coup, à la joyeuse incrédulité du lecteur, au détour d’une autre nouvelle, incarnation vivante d’un espoir littéraire permanent, celui où l’invention, le mythe, le récit et l’imagination parviennent à s’arracher au pesant pouvoir du réel qui étouffe et tue – et bien entendu pas uniquement les écrivains.

Même s’il faut pour cela se donner régulièrement rendez-vous à Canciones Tristes (Patagonie), Sad Songs (Texas – ou Iowa), Chansons Tristes (France) ou Traurige Lieder (Allemagne).

Quelques jours plus tard, j'ai croisé un ami. Nous cherchions à nous abriter d'un vent nouveau, froid et sec, que quelqu'un avait baptisé le Zimzum. Nous sommes entrés dans un bar, à quelques mètres du siège du journal. Mon ami m'a raconté la trame d'une nouvelle qu'il n'arrivait pas à conclure, une nouvelle constituée de plusieurs fragments de nouvelles. Il m'a prié de lui faire signe si jamais j'avais une idée. Il m'a demandé si je ne le trouvais pas amaigri, du ton résigné qu'on adopte pour s'enquérir de tout autre chose. Avant de prendre congé - il a insisté pour régler nos deux bourbons -, il m'a confié qu'il avait l'impression d'être un extraterrestre exilé sur notre planète.
Je me rappelle qu'alors, presque aussitôt après, les écrivains ont commencé à mourir. Mais ceci est une autre histoire.
(...)

J'avais rencontré The Kubrick - je l'appelais ainsi - bien avant qu'il devienne un célèbre metteur en scène de cinéma. The Kubrick et moi jouions aux échecs pour de l'argent à Washington Square, dans Greenwich Village. Nous étions jeunes et dénués de scrupules, mais nous croyions aux échecs comme à une forme vraisemblable de religion. Je jouais mieux que Stanley, mais Stanley était meilleur théoricien que moi, ce qui le faisait paraître plus menaçant aux yeux de ses rivaux.
"Si les échecs ont un lien avec l'art de filmer, c'est parce qu'ils t'aident à acquérir de la patience et de la discipline quand tu es confronté à diverses alternatives que tu dois peser avec attention, alors qu'une décision impulsive aurait pu te sembler beaucoup plus intéressante. Mais il est vrai aussi qu'aux échecs, il faut développer une parfaite intuition, ce qui est très dangereux pour un artiste", me disait The Kubrick. Nous avions l'intention de nous consacrer aux échecs en tant que professionnels, de gagner des fortunes en dollars et de devenir célèbres en maniant le destin de pièces noires et blanches sur un tableau carré, de harceler nos adversaires jusqu'à les terrasser. A l'époque, The Kubrick ne pensait pas au cinéma. Il envisageait au départ d'être photographe ou batteur de jazz, et ces vocations peuvent paraître contradictoires, mais sont somme toute complémentaires chez une personnalité qui tient à proposer une vision universelle, à marquer une cadence propre couvrant le rythme d'autrui afin d'obtenir un tempo martial et unique. Quoi qu'il en soit, le futur, c'était demain, et nous en parlions peu.
(...)

Arrivé à ce stade du récit, il me semble que comme contrepoint géographico-existentiel de Canciones Tristes une description de la ville de Buenos Aires telle qu'elle était en ce temps-là s'impose.
Je pense au Buenos Aires d'alors - celui de la fin des années 70 et du début des années 80 - comme à un mirage solide et par là même fascinant. Je sais que les bien-pensants corrigent ceux qui qualifient cette période de Proceso d'un "Tu veux dire pendant la Dictature". Moi, je ne suis pas bien-pensant et je préfère parler du Proceso, qui me semble un terme plus approprié, plus fort et plus exclusif. Et je crois avoir le droit de l'employer car mes parents sont morts pendant le Proceso.
Mes parents ont disparu dans un attentat organisé par le cousin auquel j'ai déjà fait allusion : Lucas Chevieux (aka) le Monstre français (aka) l'Homme du Bord extérieur et ses joyeux compagnons du commando général Gervasio Vicario Cabrera.
Oui, le fait que mon père et ma mère aient été assassinés par les gentils du film" n'a fait que renforcer mon Proceso en tant que salaud.
Je me rappelle que Grand-père a accueilli la nouvelle comme un détail charmant.

Si le Proceso était une émission de télévision, il aurait la peau d'une de ces diffusions imparfaites où le blanc et le gris remontent du fond des événements pour faire disparaître des couleurs délavées et peu sûres d'elles. La lumière du Proceso est ce dont je me souviens le mieux. C'est celle de l'instant précis où elle est dévorée par un trou noir. Elle a l'éclat du tout et du rien. Les visages bien découpés, les ombres plus solides que les corps. Cette lumière me manque et ce que j'ai trouvé qui s'en rapproche le plus est la lueur froid qui émane d'un réfrigérateur dans une cuisine sombre au coeur même de la nuit. Une lumière froide et vide si l'on excepte, au fond, un demi-citron.
Et la musique du Proceso. Cette musique-là. Un air de piano blond. Richard Clayderman.
(...)

 

Moo Pak

Fulgurante suite de faux monologues en cheminant dans Londres, pour embrasser 40 ans de modernité.

Publié en 1994 (en 2011 chez Quidam, au décidément impressionnant catalogue), le douzième roman de Gabriel Josipovici est peut-être celui qui se rapproche le plus d'une somme rassemblant presque l'ensemble des préoccupations exprimées tout au long de son oeuvre (dont par ailleurs Tout passe constituerait le brillant résumé sous forme d'un poème en prose de 60 pages).

Moo Pak reproduit fidèlement de longs monologues de l'écrivain Jack Toledano, rapportés au style indirect par son ami Damien Anderson, solides bribes d'un échange qui n'est qu'en apparence à sens unique, glanées lors de leurs nombreuses promenades à pied dans Londres, dont les parcs, les ponts et les lieux rythment, lancinants et légers à la fois, la déambulation verbale et scripturale qui s'exprime ici.

On peut proposer beaucoup de manières de lire ce faux dialogue foisonnant et fascinant... Se jouant avec brio des essais littéraires commis par Josipovici par ailleurs, tout un parcours de la modernité et de son échec est offert (on sait par ailleurs à quel point l'auteur voit dans le post-modernisme un terrible échec esthétique et moral). Sur le statut du récit, et avec un propos au fond pas si différent, Josipovivi remplace allègrement les denses et doctes travaux d'un Bakhtine par une fable alerte, brillante, et enjouée malgré son pessimisme de façade.

Usant de tous les artifices d'une autofiction qui ne dit pas son nom, Jack Toledano s'appuie sur la vie riche et complexe de Josipovici, Juif de parents russo-italiens et libanais, ayant vécu une enfance niçoise pendant la seconde guerre mondiale, une adolescence dans l'Egypte d'avant 1956, et des études supérieures puis un devenir d'enseignant et d'écrivain en Angleterre (à Brighton et non à Londres...).

Richesse du point de vue, finesse de la narration, brillance du maniement des paradoxes... : cette promenade dans Londres, dans les méandres d'une vie et d'une vocation littéraire qui semble toucher son point final, avec le terrible aveu de l'impuissance à poursuivre, autour de l'impossible roman "Moo Pak" (Moor Park, manoir que l'on pourait croire mythique mais qui existe bel et bien, demeure de Jonathan Swift - dont l'étonnante stature surplombe le roman -, asile d'aliénés, centre de décodage Enigma, institut de recherche sur le langage des primates, avant de finir en école de la deuxième chance pour enfants en difficulté), dont l'écrivain ne parvient pas à s'extraire, est beaucoup plus qu'un cultivé discours de marche... Parcourant le sens de la vie à travers celui de la littérature, Jack Toledano est une rencontre essentielle, qui laisse des traces profondes chez le lecteur.

Quand je suis arrivé la première fois en Angleterre, dit-il, rien ne me paraissait meilleur que les haricots de Heinz suivis par une tasse de lait malté Horlicks. Une des raisons pour laquelle j'ai cessé d'enseigner, me dit-il alors que nous sortions de la gare, est que je craignais de devoir bientôt m'adresser à mes étudiants comme à des clients. Voilà ce qui se passe quand le consensus libéral est rompu, dit-il. L'idéologie se précipite pour le remplacer puis, quand elle s'effondre, l'argent. La peur de l'autorité et de l'autoritarisme qui a balayé l'Amérique puis la Grande-Bretagne est plutôt effrayante, dit-il tandis que nous poursuivions le long de la berge en direction de Tower Bridge. Ce n'est plus une question d'enseignant et d'èlève, dit-il, mais de vendeur et d'acheteur. Mais quand on enseigne la littérature, que signifie un client ?. je n'ai jamais pensé que je renoncerais au monde, dit-il, j'ai toujours imaginé que mon optimisme inné me ferait passer outre. Mais où que je me tourne, les valeurs auxquelles je croyais sans vraiment m'en rendre compte sont tranquillement jetées par-desus bord et à leur place il n'y a plus que l'agression pure et l'argent. Combien de temps une société peut-elle exister quand elle est tirée par un tel moteur ?

Tout passe

Soixante pages de grandeur pudique : la belle et terrible solitude de l'intellectuel.

Publiée en 2006 (en 2012 en français chez Quidam), la dix-huitième oeuvre de fiction du Britannique (vivant à Brighton) Gabriel Josipovici, découverte grâce à la chaleureuse présence de l'éditeur Pascal Arnaud chez Charybde, et au relais enthousiaste de Claro, propose 60 pages d'une densité exceptionnelle, quasiment magique.

Dans une pièce, un homme se tient debout à la fenêtre. Par petites touches successives étrangement poétiques, alternées de sourds flashbacks, le lecteur découvre peu à peu, entrevoit, devine qu'il s'agit d'un intellectuel, écrivain, divorcé, peut-être même veuf, maintenant plutôt âgé, sans doute atteint désormais d'une maladie incurable, que ses deux grands enfants viennent visiter, dans sa retraite presque monacale...

En peu de phrases, toutes en discrétion et en pudeur, Gabriel Josipovici réussit à atteindre la pureté analytique du dévoilement d'un drame intime, qui est celui de la pensée, de la création et de l'obsession.

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Les quatre vers de Baudelaire dressaient le constat de l'incommunicabilité qui est le lot du créateur "au sol", hors de sa sphère propre. Gabriel Josipovici explore ce gouffre avec une magnifique retenue et une effrayante clarté, donnant à percevoir en profondeur à quel point l'exigence intellectuelle secrète inévitablement le risque du vertige et de l'enfermement dans un ailleurs privé...

Une très belle découverte, qui résonne de surcroît intensément avec le Moo Pak du même auteur (1994).

Une pièce.
     Il se tient à la fenêtre.
     Et une voix dit : Tout passe. Le bien et le mal. La joie et la peine. Tout passe.

(...)

- Rabelais, dit-il, est le premier écrivain à l'ère de l'imprimerie. Comme Luther est le dernier écrivain de l'ère manuscrite. Bien sûr, dit-il, sans l'imprimerie Luther serait resté un simple moine hérétique. L'imprimerie, dit-il, en ôtant la mousse à la surface de sa tasse, a fait de Luther le puissant qu'il est devenu mais c'était essentiellement un prédicateur, et non un écrivain. Il connaissait son public et écrivait pour lui. Rabelais, lui, dit-il en suçant sa cuiller, a compris ce que signifiait pour l'écrivain ce nouveau miracle qui était l'imprimerie. Ça signifiait avoir gagné le monde et perdu le public. Ne plus savoir qui vous lisait ni pourquoi. Ne plus savoir pour qui vous écriviez. Rabelais, dit-il, trouvait ça insupportable, comique et délectable, tout ça en même temps.
- Tu comptes écrire sur Rabelais ? demande-t-elle.
- Oui, dit-il. Je crois que oui. Je voudrais expliquer aux gens sa modernité. Ce qu'il signifie et devrait signifier pour nous tous, maintenant.
Il la regarde. Elle sourit.

 

Block Party - Un roman à dix étages

Entre art contemporain et drogues, deux histoires d'amour déjantées dans une HLM anglaise décatie. Horriblement réjouissant et très réussi.

Pour le deuxième roman du jeune Richard Milward, publié en 2009, et traduit en français en 2013 par Audrey Coussy chez Asphalte, imaginez un instant le HLM du chanteur Renaud, vieillisez-le de trente ans pour qu'il se déglingue suffisamment, transportez-le dans le Nord post-industriel de l'Angelterre, à Middlesbrough, la ville natale de l'écrivain (quelques cent kilomètres avant d'arriver à Newcastle), déployez-y un bel assortiment de ces habitants de la classe populaire anglaise, dévastés par le chômage, vivants de petits boulots précaires et d'allocations chiches (les Irlandais de la trilogie de Barrytown de Roddy Doyle, voire leur mise à l'écran par Stephen Frears ou Alan Parker ne sont pas si loin...), laissez par exemple un Irvine Welsh (dont le Trainspotting est de l'aveu de Richard Milward le livre qui lui a donné envie d'écrire) déverser généreusement quelques bons kilogrammes d'amphétamines, de kétamine, de cocaïne, de haschisch et d'ecstasy à presque tous les étages de l'immeuble. Organisez un télescopage frontal de ces prémisses avec un documentaire psychédélique sur les bonbons Haribo et avec une peinture au pistolet et au couteau des milieux londoniens de l'art contemporain, et vous obtenez, en dépit ou à cause de cette improbable et réjouissante mixture, deux des plus belles, des plus "graphiques" et des plus paradoxales histoires d'amour que j'aie pu lire ces dernières années. Une très belle réussite, qui donne envie de découvrir rapidement aussi son premier roman, Pommes.

Le monde du travail n'est fait que de déceptions. Elle ne peut s'empêcher de penser que Monsieur Fletcher a vraiment accusé le coup quand il a perdu son job au centre de tri - c'était un travailleur sérieux, il n'avait jamais posé un seul arrêt maladie en onze ans de service, et il aimait inventer des histoires magiques sur les gens dont les noms figuraient sur les enveloppes qu'il triait. Lorsque monsieur Fletcher était à la poste, il était aussi heureux et radieux que l'étalon qu'elle avait rencontré vingt ans auparavant, au pub George, à Normanby, mais le nombre de licenciements avait augmenté au fur et à mesure de l'automatisation du tri, et monsieur Fletcher avait été un des premiers à partir en septembre. Ils avaient dû quitter leur jolie maison jumelée pour quelque chose de plus petit à Peach House, et son mari se sent responsable et méprise par conséquent les machines et la technologie. Il ne fait même plus chauffer la bouilloire. Il fait des cauchemars qui se déroulent dans un monde à la Terminator, où tous les robots, les ordinateurs et autres boîtes de conserve ont déclaré la guerre à l'humanité, et tous les luddites sont obligés d'aller se cacher dans une sorte de Club Med clandestin, à attendre que la mort arrive ou que les batteries se vident.

 

Mars en Charybde : arrivée du printemps et de la vente à distance

Le mois de mars, après une brève pause technique et vacancière, voit reprendre les événements à notre rythme désormais habituel :

- le mercredi 13 mars, Charybde se déplace avec quelques livres, en soutien des éditrices inspirées d'Asphalte, aux Pieds sous la table, redoutable bar parisien (130 rue Saint-Maur 75011), pour rencontrer Richard MILWARD, dont l'horriblement délicieux Block Party - Un roman à dix étages vient de paraître. Rejoignez-nous pour cette soirée troquet qui ne sera pas aussi frileuse que le nord de l'Angleterre dont vient l'auteur !

- le mercredi 20 mars, la Salle 101, l'inénarrable émission culturelle SF de Fréquence Paris Plurielle, avec la famille Abdaloff au grand complet, viendra enregistrer "live" chez Charybde, et interviewer sur place Sébastien DOUBINSKY, auteur franco-américano-danois aussi puissant qu'indéfinissable, que Charybde et Scylla suivent depuis longtemps.

- le vendredi 22 mars, rencontre croisée avec Sébastien DOUBINSKY, Frédéric JACCAUD (dont le deuxième roman La nuit sera sorti la veille) et Patrick IMBERT, dont vous devez découvrir, si ce n'est déjà fait, les étranges albums photographiques du "tourisme de la catastrophe".

- le jeudi 28 mars, notre traditionnel libraire invité mensuel sera ANTIDATA, éditeurs de choc, dont vous savez si vous suivez Charybde à quel point nous apprécions leur travail. Leur sélection de 8 livres parmi leurs préférés est attendue avec impatience.

Hors événements et rencontres, une nouvelle d'importance : la vente à distance est désormais activée sur le site internet de Charybde, vous permettant ainsi, même lorsque votre emploi du temps est un peu trop serré pour passer à la librairie, d'avoir accès en permanence à notre stock d'occasions, et à tous nos livres neufs (ceci au fur et à mesure de la vérification du poids de chaque livre pour expédition, vérification dont plus de la moitié est déjà achevée). Nous attendons donc vos commandes avec joie, ainsi que vos observations éventuelles concernant soit les petits bugs qui peuvent d'ordinaire accompagner la mise en route d'un tel service, soit vos idées d'améliorations.

À bientôt chez Charybde et désormais sur le site également !

La sauvage

C'est pareil en taule ou à l'asile : notoriété égale respect. Genre, si t'as été dans un foyer avec un vrai psychopathe et qu'il dit que t'étais cool ? Alors tu seras un peu plus en sécurité dans le prochain. Si c'est un vrai barge qui s'est porté garant pour toi, on te fera encore moins chier. J'ai pas de souci à me faire pour ce genre de truc. C'est moi la vraie barge.

Anais Hendricks, 15 ans. Accusée d'avoir mis une policière dans le coma, elle est placée au centre pour adolescents difficiles Panopticon, en attendant la fin de l'enquête. Deux fois orpheline, elle connaît déjà le glauque sur le bout des doigts : dégradations volontaires, baston, défonce, viol, pédophilie, prostitution... Mais tout ça n'est rien par rapport à l'Expérience.

Car Anais a un rapport très particulier à la réalité. Peut-être psychotique, très probablement cramée par toutes les substances qu'elle s'est enfilée depuis son enfance, Anais est persuadée qu'elle n'est pas une fille ordinaire. Qu'elle est née d'une boîte de Petri, et qu'elle est observée en permanence par eux. Eux, les gens de l'Expérience, qui la mettent dans des situations intenables et lui pourrissent la vie.

Si cette conviction peut aider à tenir dans l'ambiance délétère du centre où les ados fuguent, tapinent, se droguent, ou brutalisent ce qui passe à portée de main, sous le regard indifférent ou blasé des éducateurs, elle lui apporte aussi son lot de cauchemars. Car l'Expérience est toujours pire.

Au-delà d'une magnifique tranche de vie bousillée dès le départ, des petites joies et des peines de ces gamins foutus que la société ne veut pas récupérer, Jenni Fagan joue avec l'angle mort de la réalité ou de la vérité. On ne saura jamais si le réel dérape ou si Anais perd les pédales. On voudrait la croire quand elle clame son innocence mais on doute, tout le temps (contrairement aux adultes qui l'entourent, convaincus qu'elle est coupable).

Dans un réel déformé, où la folie affleure, Anais trouve néanmoins une incroyable énergie à vivre, à s'inventer des vies, des rêves. Une énergie brutale et un rien désespérée, mais communicative. 

Eric traînasse, il s'assure que la menue monnaie est bien sous clé, il repose un crayon dans le pot à crayons de Joan.
- Je saigne comme une putain d'hémophile, là.
- Tu sais épeler ce mot ? rétorque-t-il.
- Et toi tu sais épeler connard ?
- Sois pas grossière, Anais.
Il prend un trousseau de clés et marche devant moi. Arrivé devant la réserve il enfonce une clé mais il arrive pas à la tourner tout de suite.
- Quel genre de produit hygiénique tu veux ?
- Le genre qu'on se fout dans la chatte pour arrêter la sang ?
Il s'écarte de la porte, les joues en feu. Sérieux, ce connard est complètement attardé. Il a jamais dû aller chercher des Tampax pour les nanas ?
- Choisis-en un toi-même alors.
- Je suis pas en train de choisir une bague en diamant, Eric. On en choisit pas UN, on a besoin d'une putain de boîte entière.
- Tu as un problème de comportement, Anais.
- Sans blague, Sherlock.

Rue Katalin

Bien des années après, les événements de la rue Katalin, à Budapest en 1942, s'imposent aux protagonistes...

Magda Szabo, décédée en 2007, est certainement l'une des plus célèbres et plus traduites écrivaines hongroises.

À son très beau La porte de 1987 (Fémina étranger en 2003 en français), je préfère pourtant le plus ancien Rue Katalin (1969, traduit en français en 1974), dont l'utilisation subtile de touches fantastiques indécises (comme si le film Les autres d'Amenabar avait été beaucoup plus fin encore...) sert un véritable moteur narratif.

De très longues années après une série d'événements anodins ou tragiques ayant eu lieu rue Katalin à Budapest durant la seconde guerre mondiale, les protagonistes, maintenant âgés, ayant quitté le quartier de leur jeunesse, se souviennent... Y compris de celle trop tôt disparue, leur camarade juive de jeux d'enfants et d'adolescents, dont la famille fut emportée par la tourmente, sans que le rôle des autres enfants ne soit totalement clair... Organisée en une recension de moments-clé et de flashbacks qui éclairent ou au contraire assombrissent par moments toute tentative d'élucidation de ce passé, la narration progresse pourtant, convainquant progressivement le lecteur de l'extrême vulnérabilité de la mémoire, de sa malléabilité et de sa possible "réduction à l'essentiel", dans une quête qui, curieusement et malgré des registres fondamentalement différents, n'est pas étrangère à celle d'un Claude Simon dans La route des Flandres, ni même à celle d'un Rodrigo Fresan dans La vitesse des choses.

Un grand roman, envoûtant et mystérieux.

Ainsi, les premières phrases donnent le ton :

Vieillir, cela ne se passe pas comme dans les livres, ce n'est pas plus ce que décrit la science médicale.
Aucune oeuvre littéraire, aucun médecin n'avait préparé les habitants de la rue Katalin à l'éclairage impitoyable que l'âge apporterait dans l'obscure galerie qu'ils avaient parcourue presque inconsciemment pendant les premières décennies de leur vie ; ni à ce qu'il mette de l'ordre dans leurs souvenirs et leurs craintes, modifie leur jugement et leur échelle de valeurs. Ils savaient qu'ils devaient s'attendre à certains changements biologiques, que leur corps avait entrepris un travail de démolition qu'il poursuivrait aussi minutieusement qu'il s'était construit, depuis l'instant de leur conception, en vue du chemin à accomplir. Ils avaient accepté de voir leur physique se transformer, leurs sens s'affaiblir, leurs goûts, leurs habitudes et même leurs besoins s'adapter à ces changements ; de devenir gourmands ou de perdre l'appétit, d'être craintifs, voire susceptibles. Ils s'étaient résignés à avoir du mal à dormir et à digérer, fonctions dont la régularité leur semblait jadis aussi naturelle que la vie même. Mais nul ne leur avait dit que perdre la jeunesse est effrayant, non par ce qu'on y perd, mais par ce que cela nous apporte. Et il ne s'agit pas de sagesse, de sérénité, de lucidité ou de paix, mais de la conscience de ce que tout se décompose.
Ils s'étaient soudain rendu compte que le temps avait désagrégé leur passé, alors que durant leur enfance et leurs années de jeunesse, ils l'avaient considéré comme un ensemble compact et bien cimenté. Tout s'était dissocié, rien ne manquait de ce qui leur était arrivé jusqu'à ce jour, et pourtant ce n'était plus la même chose. L'espace avait été divisé en lieux, le temps en moments, les événements en épisodes et les habitants de la rue Katalin comprirent enfin que de tout ce qui avait constitué leur vie, seuls quelques lieux, quelques moments, quelques épisodes comptaient vraiment, le reste ne servait qu'à combler les vides de leur fragile existence, comme les copeaux dans une caisse préparée pour un long voyage empêchent le contenu de se briser.
Alors ils surent aussi que la différence entre les vivants et les morts n'était que qualitative, qu'elle ne comptait pas beaucoup, ils surent que dans la vie de chacun il n'y a qu'un seul être dont il puisse crier le nom à l'heure de la mort.

 

Le son de ma voix

Caméra subjective dans les yeux et le cerveau d'un alcoolique. Très drôle, très poignant. Magistral.

Publié en 1987 (en 2004 en français par l'infatigable découvreur Quidam Éditeur), ce roman permet à Irvine Welsh d'écrire, dans sa préface à l'édition de 2002 : "Si vous demandez à n'importe quel étudiant en littérature celtique de citer une oeuvre de fiction classique, écrite en Écosse au cours de ces vingt dernières années, la liste est plutôt prévisible. Et cela ne fait pas un pli : Penser à respirer de Janice Galloway, Docherty de William McIlvanney, Le poinçonneur Hines de James Kelman, Lanark de Alasdair Gray et Le seigneur des guêpes de Iain Banks figureraient tous en bonne place. Mais il y a un livre que peu de gens mentionneront, c'est un roman écrit par un poète écossais, Ron Butlin, et intitulé Le son de ma voix."

Irvine Welsh a raison. Et si l'expression "classique instantané" est certainement l'une des plus terriblement galvaudées dans les commentaires critiques aujourd'hui, elle conserve parfois, rarement, un sens, et c'est le cas ici.

Une voix tutoie Morris Magellan, paisible cadre d'une biscuiterie, tout au long de la journée. Celle de son double infernal, l'alcoolique profond qui est aux commandes de sa vie. Ainsi, au fil d'un quotidien miné, rapiécé, tentant vaguement de faire illusion au travail (à la maison, il y a longtemps que ce n'est plus possible, sauf peut-être, un peu, dans une tentative désespérée pour épargner les enfants), s'expriment, avec une certaine gentillesse et un indéniable auto-aveuglement, la subjectivité altérée du buveur, la manière toute personnelle dont il lit et interprète les réactions (ce qu'il en voit ou veut voir) de ses entourages, l'accumulation de rituels conjuratoires ne disant pas leur nom, entraînant la désolation fascinée du lecteur qui constate ou devine l'étendue de l'écart de perception, étalé ainsi sous ses yeux.

Roman magnifique, roman éclatant, roman troublant, roman qui allie à chaque page intense drôlerie et noirceur d'abîme. Du très grand art, en effet.

Katherine n'était pas encore arrivée avec le courrier Majestic et l'agenda, donc il y avait encore du temps pour jeter une rapide coup d'œil à ton bureau, à ton piège à boue du troisième étage. Du temps pour une vérification de dernière minute, voir que tout était en place : les dossiers dans leur ordre exact, les stylos prêts, les crayons taillés, le calendrier à la bonne date.
De l'autre côté du parking, sur le quai de chargement, les hommes travaillaient depuis huit heures du matin, transportant de grandes caisses sur des chariots pour remplir les camions. Ils avaient commencé alors que tu prenais encore ton petit déjeuner, et ils y seraient encore pour longtemps après que tu sois reparti chez toi. Tu gagnes cinq fois plus qu'eux, primes non comprises. Personne ne t'engueulerait ou ne diminuerait ta paie si tu arrivais une heure en retard ou choisissais de partir une heure plus tôt. Cela te met mal à l'aise de penser à eux - et pourtant ce matin, comme chaque matin, tu as consacré quelques instants debout devant cette fenêtre à te sentir mal à l'aise. Tu comprends bien sûr que, dans le même temps, quelqu'un quelque part a sans doute passé un coup de fil et gagné dix fois TON salaire - mais tu n'arrives jamais à savoir si cette réflexion fait que tu te sentes mieux ou plus mal.

 

Libraire du mois - Léo Henry (Février 2013)

Giacomo CASANOVA, Histoire de ma fuite des prisons de la république de Venise

Gustave FLAUBERT, La légende de Saint-Julien l'Hospitalier

Blaise CENDRARS, Partir

Boris VIAN, Vercoquin et le plancton

Alexandre VIALATTE, Bestiaire

Claude ROY, Le voleur de poèmes : Chine

Céline MINARD, Le dernier monde