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Schasslamitt

"Sergent-chef ?

- Oui Sergent-major ?

- C'est vous les traits au-dessus de la bouche ?

- Affirmatif.

- Qu'est-ce qui vous a pris ?

- C'est une vieille dame, sergent-major.

- Et alors ?

- Ben je me suis dit... elle a des rides, quoi, sergent-major." (Plume-toi d'là)

Une très belle petite chose, que ce Schasslamitt. Un recueil de textes très courts, entre la nouvelle et le conte, qui rappellent l'heure de l'histoire, le soir avant de s'endormir. Mais en grand. En adulte. De sorte qu'on voudrait les lire à voix haute, pour un amant, une amie, un cercle de proches, ou à voix basse, juste pour soi-même.

Bérengère Cournut nous livre dix-sept pépites sur une superbe palette de nuances, qui vont du tendre au tragique, de l'humour à l'émotion. Et une poésie permanente, qui bouscule toute logique pour le plaisir des images et de la surprise.

"Poussée d'un temps qu'on ne s'explique plus, l'assaut du général russe sur la belle-sœur du duc, joues embroussaillées, souffle rauque et haletant, a semé la surprise et la joie au dîner du 7 novembre dernier." (La chute de Nadine)

Albertine subit donc une gestation-cocon, Gaston le hanneton se souvient de ses anciennes incarnations, Léocadie court à travers le monde, Elizabeth se change en oiseau... Et ça bricole des doigts frais, et ça pleure à la mort de Tchékov, et ça égorge le chien sur la table du dîner...

Absurdes ou poétiques, drôles ou cruelles, les histoires sont de celles qui font se tortiller le lecteur au fond d'un fauteuil.

"Antoine se souvient alors qu'il n'a qu'une seule femme, qui est loin, qui est vieille - comme lui - et qui l'appelle. Sa femme qui, sur son île d'Encantadas, est une masse antique et colossale, un monument de pierre qui se tient à genoux, le cœur ouvert sur la mer." (Antoine)

Illustré par Donatien Mary, le livre est en sus un très chouette objet, où les ambiances résonnent en noir et mauve.

Un recueil adorable et bizarre, donc. Ou bizarre et adorable.

Les fleurs du karma

Laïka Orbit n'est pas une joueuse de runaway. Elle a eu un nom, un jour,  mais elle l'a perdu, comme la plupart de ses souvenirs. Dans une Amérique étrange et linéaire, thunée sur radio Karma et son Little big Ohm, Laïka Orbit court après son autre nom, et une autre réalité.

Kinky Baboosian est une enfant-fleur du Summer of love. Paumée, défoncée, libre. Affublée d'un petit bouddha boudeur, son fils sans nom et réprobateur, elle se consacre au sexe et au LSD. Surtout au sexe. Ou surtout au LSD.

Entre ces deux femmes en résonance, un mathématicien obsessionnel et génial. Ou juste fou. Moitié schizophrène, moitié sociopathe, moitié Asperger... et moitié mythomane pour faire bonne mesure ?

Les fleurs du Karma évoquent l'Amérique de la fin des années 60, l'espoir naïf et défoncé des enfants-fleurs, la spirale organisée vers les drogues dures et la violence, la fin de l'été. Entre Philip K. Dick et Tom Wolfe, Ubik et Acid Test, Tommaso Pincio écartèle ses personnages, dont on ne sait jamais trop s'ils fuient ou se cherchent, ce qu'ils fuient ou ce qu'ils cherchent.

Tommaso Pincio nous livre un récit magnifiquement dickien, jouant avec des réalités qui se chevauchent et résonnent, en un récit en trompe l'oeil, comme cet anneau qui tourne autour de lui-même, face A, face B. Et recréant surtout cette atmosphère particulière propre à Dick : un mélange presque kitsch de poussière et plastique, drogues et psychopathologies. Un très bel hommage et un superbe roman. Tout court.

Dans l'ombre de la lumière

Avant de devenir le philosophe et théologien que l’on sait et de laisser à la postérité des écrits tels que ses Mémoires ou La cité de Dieu, Saint Augustin eût jusqu’à la trentaine une existence finalement assez classique pour un jeune homme de sa condition et de son éducation : amoureux d’une femme aux côtés de qui il vécut pendant plus de dix ans et qui lui donna un fils, il n’embrassa la religion catholique qu’après une longue période de doutes et de déchirements intérieurs.

Et si l’Histoire ne retient aujourd’hui que la figure révérée du penseur et du religieux, c’est bien évidemment à cet amoureux que Claude Pujade-Renaud s’attache dans son récit en adoptant le point de vue de l’amante répudiée, la belle Elissa. Manière saisissante de redonner consistance à l’icône et de rappeler qu’avant de laisser un corpus théorique considérable, Augustinus n’en fut pas moins capable d’aimer au sens le plus charnel du terme, de douter, d’embrasser une autre croyance (le manichéisme) ou de rejeter la femme adorée pour de basses considérations d’ambition. Et de rappeler que cette œuvre considérable s’appuie avant tout sur un vécu et des contradictions des plus humaines.

On devine très vite que l’attention et l’attachement de l’auteur vont à la belle Elissa, personnage lumineux, orgueilleux, brisé par cette séparation mais qui se reconstruit au fil des années et confronte ce qu’elle sait de l’amant avec le personnage public. Cela donne un récit solaire, sensuel, où l’acuité du regard que porte Claude Pujade –Renaud sur les émotions et les sensations (l’odeur d’un nouveau-né, le goût des fruits, le travail de poterie…) fait merveille. Chaque personnage, même secondaire, acquiert une épaisseur remarquable. Cela permet, très naturellement, de faire en sorte que celui qui aurait pu écraser le roman par sa stature, trouve sa vraie place : celle d'un humain, d'abord et avant tout.

 

"J'avais envie de crier à tous des fidèles : si vous saviez combien l'évêque d'Hippo Regius fut un merveilleux, infatigable amant ! Oui, leur crier cette vérité à ces bons catholiques en quête d'une divine vérité et qui allaient ensuite déambuler dans l'humidité sensuelle de l'été, chanter, danser, se soûler puis baiser dans le lit conjugal ou dans quelque couche clandestine. Un merveilleux amant durant près de quinze ans. Et dans la fidélité l'un à l'autre."

Littératures antillaises : les 9 livres présentés

Aimé CÉSAIRE, Cahier d'un retour au pays natal

Maryse CONDÉ, Traversée de la mangrove

Raphaël CONFIANT, La lessive du diable

Édouard GLISSANT, Tout-Monde

Patrick CHAMOISEAU, Les neuf consciences du Malfini

Lyonel TROUILLOT, Thérèse en mille morceaux

Kettly MARS, Aux frontières de la soif

Reinaldo ARENAS, L'assaut

Derek WALCOTT, Une autre vie

Le jardin dans l'île

On trouve de tout dans ce petit recueil qu’est Le Jardin dans l’île.

On y tombe amoureux dans des circonstances pour le moins particulières (« La Nuit des voltigeurs », « Le Jardin dans l’île »). Les hommes y sont fréquemment brisés par la vie mais retrouvent, au gré des circonstances, un peu de leur superbe (« Figure humaine », « L’enclos »). Les femmes y sont magnifiques, parfois mystérieuses, le plus souvent aimantes et maternelles (« Figure humaine », « Le Jardin dans l’île »). Et puis, au gré des circonstances, le lecteur peut y faire la connaissance d’un mystérieux courtier capable de dénicher l’objet de vos rêves (« Le courtier Delaunay ») ou louer une propriété pour le moins… particulière (« L’inhabitable »).
 
La nostalgie y a souvent sa place, qu’elle se réfugie dans le bouquet d’un vin (« Château Naguère ») ou des souvenirs d’enfance heureusement fantasmés (« L’enclos »), même si elle est souvent contrebalancée par un humour tranquille, dérapant parfois dans l’absurde (« L’importun »).
 
L’élégance et la classe de l’écriture de Georges-Olivier Châteaureynaud s’y déploient en toute évidence, son impeccable sens du rythme et de l’atmosphère y font merveille pour graver cette collection de miniatures dans l’esprit du lecteur.
 
Et, comme pour parachever l’ensemble, l’auteur s’y permet le luxe d’une dernière novella qui n’a rien à envier aux meilleures épopées de fantasy, commençant comme une fresque guerrière et se refermant en huis-clos dramatique au sein d’une forteresse inaccessible (« Zinzolins et Nacarats ») .
 
Oui, décidément, on trouve de tout dans Le Jardin dans l’île. Et surtout la certitude que Georges-Olivier Châteaureynaud est décidément un très grand écrivain, probablement jamais aussi à l’aise que dans la miniature. Un immense petit recueil.
 

La servante et le catcheur

Sous ce titre improbable se cache un roman coup de poing, témoignage dévastateur des exactions commises lors de la guerre civile au Salvador, à partir de la fin des années 70.

Le Viking, ancienne gloire nationale du catch, s’est très tôt reconverti au sein de la police d’Etat et des escadrons de la mort. Il y a exploité ses « talents » physiques pour participer à de multiples arrestations d’opposants mais traîne maintenant comme un boulet ses souvenirs de célébrité et un cancer qui le ronge de l’intérieur depuis plusieurs mois. Le voilà embarqué dans une expédition de plus pour capturer un jeune couple d’ennemis au régime en place. Une opération a priori anodine mais qui va le remettre en contact avec Maria Elena, une servante qu’il a croisée et courtisée plusieurs années auparavant…
 
Dès les premières lignes, Horacio Castellanos Moya plonge le lecteur au cœur de la violence et installe une tension impressionnante. Les tortionnaires y sont des fonctionnaires comme les autres, faisant le sale boulot sans arrière-pensée ni remords. La narration change successivement de point de vue, s’attachant d’abord au Viking et à Maria Elena mais impliquant ensuite des proches de cette dernière. Manière habile de montrer aussi comment les choix politiques qui se firent lors de ces années sanglantes vont faire exploser des cellules familiales qu’on aurait pu croire unies.
 
Et si l’auteur fait parfois surgir la violence au coin d’une rue ou dans des résidences pavillonaires anodines, il faut aussi souligner avec quelle retenue il évite les scènes gores ou racoleuses. La violence est palpable, elle innerve le récit et donne toute son intensité au livre mais Horacio Castellanos Moya se garde bien d’aller dans la surenchère.
 
Il offre au final une peinture saissante de ces années d’horreur, traversée par la silhouette inquiétante du Viking. Une silhouette que l’on n’est pas près d’oublier.